Etienne Roze était conduit à la tombe de son frère, tombe toute fraîche et qui paraissait cependant déjà très ancienne, comme si celui qui était couché là s'en accommodait, avec cette bonne grâce et cette résignation martiales qui font qu'après la mort, ainsi que dans la vie, le bon officier n'est jamais difficile, et consent à tout, et fait partout son lit, même le dernier.
Etienne Roze revoyait, à la smala de Chabah, la chambre de Jacques, chambre devenue grave et vide à présent, au milieu des jardins fleuris qui n'avaient jamais été si beaux!... Que ce soit en France, en Afrique, partout, en n'importe quel point du monde, les jardins, d'ailleurs, ne sont-ils pas toujours plus doux et plus enivrants et plus parfumés dès que l'on s'y promène en compagnie de la mort et les yeux tout trempés de sa rosée amère?
Après cette vision, c'en fut une autre, atroce, mais nécessaire, celle de l'endroit où s'était abattu le lieutenant. Du point le plus élevé du camp on l'apercevait bien, au loin, du côté des montagnes bleues... Mais on ne pouvait s'y rendre. Un capitaine d'artillerie fit apporter à Etienne Roze la longue-vue de la batterie et ce fut là, par ce tube braqué comme un petit hotchkiss, qu'il inspecta, rapprochée à croire qu'il s'y trouvait, la place où, dans une plaine parsemée de broussailles, son frère Jacques avait rendu sa vie. Il était mort, comme il l'eût désiré, s'il avait eu le choix: en chargeant, en bondissant dans la mêlée, atteint de trois balles dont l'une lui tranchait l'artère fémorale. Il était tombé de cheval, s'était relevé, malgré ses trois blessures, et, ayant perdu son sabre dans la lutte, il avait marché, revolver au poing, vers un buisson d'où des Beni-Snassen embusqués tiraient encore sur lui. Il n'était pas atteint, mais l'hémorragie, effrayante, l'épuisait. Le maréchal des logis Léger, rassemblant sa monture en plein galop, lui avait crié: «Mon lieutenant, prenez mon cheval.» Son geste et sa voix refusaient: «Non, merci. Allez!» Et le coeur déjà tari, les artères béantes, il chancelait et perdait connaissance, tandis que l'ennemi, taillé avec acharnement par nos hommes, était mis en déroute.
Après la charge, on soulève le lieutenant Roze. Il respire avec peine. Mais aussitôt remis en selle il penche sur l'encolure, et il rend l'âme, en saluant du buste, comme s'il n'attendait plus que cela: d'être à cheval, et sur son cheval, pour mourir. Alors, on le descend à, terre, et, couché sur un caisson, il défile devant les troupes, toutes piaffantes encore et mal apaisées. Et des larmes descendent sur des visages de spahis.
*
* *
Maintenant, c'est le dernier voyage, le funèbre retour. Etienne Roze ramène vers la France la noble dépouille à laquelle on présente l'arme et on jette des fleurs. A Turenne, à Tlemcen, à Sidi-bel-Abbès, tout le long du trajet, il y a, dans les petites gares, des officiers qui attendent, silencieux, avec des couronnes.
Et voilà qu'à une station lointaine le train qui vient de s'arrêter est croisé par un autre, qui s'arrête aussi. Un mouvement inaccoutumé tire l'attention d'Étienne Roze... Il met la tête à la portière... Un homme grand, maigre, busqué, à silhouette d'énergie, aux yeux de feu, vêtu tout de blanc et galonné d'or, avec le couvre-nuque de toile, s'avance vers lui comme s'il le cherchait: c'est Lyautey, c'est le général, le grand chef, qui se rend à Oudjda pour prendre le commandement des troupes. Il a appris, à la minute. On vient de lui dire,... il s'est élancé. Il veut donner sa sympathie profonde, sa tristesse, sa fierté, son admiration... Les mots coupants, militaires, les hommages brefs, sortent de sa bouche comme des commandements et des cris. On les entend claquer de loin dans l'air sec et sonore:--Ah! monsieur! Quel officier! Hors ligne! hors ligne! Un soldat superbe! Et mort en héros! Où est-il?
--Là. Dans le fourgon.
--Ouvrez le fourgon! ordonne Lyautey. Le fourgon est ouvert. Les portes noires du vieux wagon de marchandises, brûlé, fendu, gondolé par le soleil d'Afrique, glissent dans leurs rainures, s'écartent comme des rideaux, et sur le plancher jauni de sable, apparaît, tout modeste et nu, le cercueil de fortune où repose dans son beau dolman le guerrier au masque de cire, qui, à la lettre et sans que ce soit une façon de parler, a répandu son sang pour son pays, car, dans ses veines qui s'aplatissent, il n'en reste plus une goutte. Tout a coulé.
Le général se recueille devant la bière, une bonne minute. Et puis, comme il faut aller vite, et qu'on est en campagne, il s'apprête à repartir!... Alors, Etienne Roze lui dit: