--Mon général, je voudrais vous demander une chose qui serait pour ma mère et pour moi inappréciable, unique.

--Dites, monsieur.

--Les Beni-Snassen ont volé le sabre de Jacques...

Le générai saute sur l'idée qui l'enflamme:

--Et vous voulez l'avoir? Vous l'aurez, monsieur! Vous aurez ce sabre. Je vous en donne ma parole.

Le train s'ébranlait. L'émouvante et providentielle entrevue touche à sa tin, ce croisement magnifique du chef qui, tout impérieux de vie, s'empresse à la bataille, et de l'officier inanimé qui en revient... Et chacun, bientôt, s'éloignait de son côté... pour aller où il avait à faire... Les deux convois, une seconde rapprochés, se quittaient, se séparaient, pour toujours.

Mais, quelques semaines plus tard, à la suite d'une campagne, si vigoureusement menée et avec une telle habileté qu'elle ne nous coûtait pas une perte, les Beni-Snassen se soumirent. Aussitôt, Lyautey exigea, comme condition sine qua non de l'aman, la restitution des objets pris au lieutenant Roze.

Les Marocains, sans se faire prier, remirent le revolver, la selle et le burnous. Mais ils ne trouvaient pas le sabre. Ils ne l'avaient pas. Ils ne savaient où il pouvait être. Ils mentaient. Ils l'avaient caché pour le garder comme un trophée. Le général fut inflexible, il menaça... Et enfin ils l'apportèrent. Admirable débris! Ce n'était plus qu'un tronçon tordu, et une bonne moitié de la lame, la plus belle, celle de la pointe, manquait.

Alors--et c'est ici que l'histoire atteint dans sa simplicité la grandeur épique d'un autre âge--Lyautey eut une pensée véritablement sublime. Ce sabre incomplet et mutilé, cette moitié de sabre glorieux, ne le satisfit pas. Il dit aux Marocains: «Où est la pointe?» Et, comme ils se regardaient effarés et tremblants de la ténacité du vainqueur, le général commanda:

--Je veux la pointe. Allez!