Un Arabe, se détachant, prononça:
--Nous ne pouvons plus. Cette pointe n'est pas chez nous.
--Où est-elle?
-Dans un corps. Dans la poitrine d'un des nôtres (et il dit son nom), qui est enterré,... quelque part... près d'Oudjda.
Le général répéta:
--Je veux la pointe.
Voyant donc qu'il fallait céder, les Arabes repartirent. Ils retrouvèrent le mort. Ils le déterrèrent. De leurs propres mains soumises et domptées ils allèrent, en ouvrant avec les ongles le cadavre et en y fouillant dans tous les coins, retirer de la poitrine décomposée, où elle était enfoncée et perdue, la lame, l'esquille d'acier qui s'y trouvait encore, et ils l'apportèrent au général, toute rouillée de sang noir, la lui présentant à genoux.
Aujourd'hui, le sabre du lieutenant Roze, le sabre entier, auquel plus rien ne manque, le sabre en deux morceaux qui n'en font qu'un, le sabre heureux et reconquis, et moralement ressoudé, est en France, dans la maison familiale de Touraine. On l'a.
Telle est cette histoire de pointe, de pointe française. Elle est arrivée en 1907, il y a cinq ans. Quoi? Cinq ans? Déjà? dites-vous. Le Maroc a déjà cinq ans? Oui. Que tout va donc vite! En une brochure de cent pages, guère plus épaisse qu'un livret, et intitulée: Un officier, Etienne Roze, avec une piété fraternelle, a relaté ces faits. Je viens de les lire. Ils m'ont entraîné à ce point que je n'ai pu m'empêcher de vous les jeter, tout d'une haleine. Connaissez-vous rien de plus beau? Moi pas. Aussi, désormais, toujours, en toute grande affaire, pathétique, aiguë et douloureuse, me reviendra comme une devise la phrase de Lyautey, la phrase de métal: «La pointe! Il me faut la pointe. Je veux la pointe.»
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)