Comme pendant à ce croquis en voici un qui vous donnera l'aspect d'un autre Pékin, celui que les révolutionnaires sont en train de nous fabriquer.
C'est à l'arrivée du train de Tien Tsin, un jour de pluie, un mandarin nouveau style qui vient de débarquer. Il est monté dans son coupé dont les glaces sont remplacées par des persiennes aux lames rabattues. Sur les dalles de marbre disloquées, la voiture file en cahotant avec fracas vers la ville chinoise. Montés sur des bidets mongols assez laids, des cavaliers l'escortent; ils sont armés de carabines à répétition et vêtus de toile kaki avec, aux manches, des galons de grade en coton blanc; comme coiffures des canotiers et des panamas. Ce sont les satellites particuliers du moderne Ta jen qui, lui, est en veston et chapeau de paille.
Dans ce tableau tout se tient: la vilaine gare, la rangée des boutiques récemment déposées le long du mur de Tien Men, les poteaux pour l'éclairage, le télégraphe et le téléphone, constituent un cadre bien digne de ce cortège et du Progrès qu'il représente.
... A l'occasion du jour de naissance du roi George, il y a eu, l'autre jour, revue solennelle sur le glacis anglais, réception à la légation et dîner de gala à l'Hôtel des Wagons-Lits. Le manager s'était assuré le concours de la musique des «Somerset» qu'on a fait, à grands frais, venir de Tien Tsin. Depuis huit jours, l'événement était annoncé par la voie de la presse et par des prospectus invitant les amateurs à retenir leurs tables le plus tôt possible. Tout Pékin-Légations répondit à cet appel; la vaste salle à manger était débordante de dîneurs sur lesquels la «band» déversait de copieux et assourdissants flots d'harmonie. Ce fut, ensuite, une soirée dansante fort animée. Tout ce que le corps international d'occupation compte d'officiers, jeunes ou mûrs, fervents de la valse ou du tango, s'était mobilisé pour assurer le service chorégraphique et les danseuses ne chômèrent point. La seule chose regrettable, à mon gré, fut l'absence complète d'uniformes: rien que des habits, des smokings blancs ou noirs et des «Eton», ce drôle de petit veston de pâtissier, pas plus long que le gilet, si dangereux à porter parce que facilement ridicule. Tout le corps diplomatique était présent, nombreuses les élégantes, dont quelques-unes très jolies et très entourées. On remarquait même deux couples Jeunes Chinois très dans le train: les maris en parfaits gentlemen et les dames en combinaison, si j'ose dire, moitié chinoise, moitié je ne sais quoi, avec des coiffures ni l'un ni l'autre et des lunettes d'or. L'une d'elles, m'a-t-on dit, est suffragette, et s'est faite, à Pékin, l'apôtre des droits civiques de la femme. Déjà!
Enfin, cette soirée aurait été tout à fait charmante si elle n'avait eu pour principal résultat de m'empêcher de dormir jusqu'à une heure fort avancée de la nuit.
LES BONS DOMESTIQUES
De temps en temps, un des nombreux boys qui servent à table se fait couper la natte; ils sont bien une cinquantaine dont la moitié est encore fidèle à la vieille coiffure nationale; de la moitié moderniste, les uns se sont fait raser complètement la tête et attendent que tout repousse à la fois; les autres ont conservé une certaine longueur de leur tresse dont ils se servent pour recouvrir la partie rasée de leur crâne jusqu'à ce qu'elle soit, elle aussi, garnie de cheveux; ce qui leur fait de drôles de figures. Ils n'ont pas encore la veste et le tablier de nos garçons de café: ils attendent probablement que la République soit mieux assise pour lui témoigner leur indéfectible attachement en dépouillant la livrée du régime déchu. Ils portent la longue robe de toile bleue, fendue sur le côté, bordée d'un mince galon blanc au col et aux poignets, recouvrant le caleçon blanc serré aux chevilles. Leurs pieds chaussés de pantoufles feutrées, légèrement retroussées du bout, glissent, empressés et silencieux, sur les parquets et les tapis, autour des tables et dans les couloirs.
Les Chinois sont très observateurs, dit-on. Chez les boys d'hôtel, cette faculté est précieuse, car les quelques mots européens qu'ils écorchent en les disant, ou entendent de travers, ne seraient pas suffisants pour se faire servir même approximativement. Ils s'intéressent à leurs clients, et, pour peu qu'on soit livré pendant quelques jours aux bons soins du même boy, il arrive à connaître vos habitudes et semble éprouver une vraie satisfaction à prévenir vos désirs; c'est peut-être tout simplement la gloriole d'avoir fait preuve d'intelligence.
Dernièrement, je voulais obtenir du mien une carotte crue dont j'avais besoin pour humecter un peu ma provision de tabac que la chaleur avait rendu sec comme un coup de trique. J'essayai vainement de me faire comprendre en français; en anglais, je ne fus pas plus heureux, le mot se prononçant exactement de la même façon, sauf qu'il y a deux r en anglais et pas d'e muet. Enfin, je me décidai à faire un dessin et, pour plus de précision, je coloriai en rouge et en vert le légume et son feuillage. Mon boy, ravi, partit en courant et me rapporta un radis. J'avoue qu'à ce moment j'ai douté de mon talent. Il faut vous dire qu'à l'École des Beaux-Arts on ne m'a jamais appris à dessiner une carotte. Dieu sait, pourtant, la quantité de navets que nous devons à l'enseignement officiel! Il faut vous dire aussi que les radis, à Pékin, sont énormes et de forme très allongée; cette circonstance, jointe à l'étrangeté de ma demande, excusait donc l'erreur du boy. Devant mon geste de refus découragé, le Chinois s'en fut chercher, derrière la porte, la carotte demandée dont il s'était muni, à tout hasard, pour le cas où le radis n'aurait pas fait mon affaire. Alors j'ai repris confiance en moi-même, et le boy, enchanté et fier de sa perspicacité, est allé raconter à ses camarades qu'il avait un drôle de client, qui mangeait des carottes crues entre ses repas.
Car les Chinois sont très portés à l'exagération.