Quelques tentatives de décentralisation musicale ont eu lieu avec succès ces temps derniers dans plusieurs grandes villes de province; signalons tout d'abord à l'Opéra de Monte-Carlo une très belle oeuvre: Pénélope, poème de M. René Fauchois et musique de M. Gabriel Fauré; puis, au même théâtre, Venise, scénario et musique de M. Raoul Gunsbourg; au Grand-Théâtre de Lyon, le Vieux Roi, de MM. Rémy de Gourmont pour le livret et Mariotte pour la musique; au Grand-Théâtre de Nîmes, Dans la tourmente, livret de M. Serge Basset, musique de M. Henri Confesse; à l'Opéra de Montpellier, Gaspard de Besse, livret de M. Paul Barlatier et musique de M. de Lapeyrouse; à l'Opéra de Marseille, Annette, de MM. Jean Marsèle pour le texte et A. Durand-Boch pour la musique; au Théâtre des Arts de Rouen, Graziella, de M. Jules Mazellier, récent grand prix de Rome, sur un sujet tiré de Lamartine par MM. Henri Gain et Raoul Gastambide.
ALFRED PICARD
M. Alfred Picard qui vient de mourir, après une maladie de quelques jours, âgé de soixante-neuf ans, gardera une des premières places parmi les grands esprits qui honorèrent la France à l'aurore du vingtième siècle. Chose curieuse, cet ingénieur, qui connaissait à fond tous les secrets de son art, n'a attaché son nom à aucun de ces ouvrages audacieux qui assurent à leur auteur une célébrité bruyante, parfois excessive; dans les diverses fonctions qu'il occupa, son rôle fut surtout administratif, et c'est dans ce rôle, où il est si difficile de donner et surtout de faire apprécier la mesure de sa valeur, qu'il apparut comme un homme d'un mérite supérieur, apportant dans toutes ses conceptions une science et une largeur de vues que secondait une puissance de travail prodigieuse.
Alfred Picard était né à Strasbourg en 1844. Sorti de l'École des ponts et chaussées peu de temps avant la guerre de 1870, il fut attaché aux travaux de défense de Metz; mais il profita de la première occasion pour sortir de la forteresse et s'enrôla dans l'armée de la Loire. La paix signée, il entre au service du contrôle des chemins de fer et des canaux; en 1880 il assume toute la responsabilité effective du ministère des Travaux publics, prenant sous sa direction la navigation, les ponts et chaussées, les mines et les chemins de fer. Peu de temps après il devient président de section au Conseil d'État.
Nommé rapporteur général de l'Exposition de 1889, il rédige seul, en quelques mois, un ouvrage considérable où il traite les questions les plus variées, les plus disparates, avec une sûreté, une clarté, une élégance de forme inusitées. On le nomme grand officier de la Légion d'honneur, puis on le choisit comme commissaire général de l'Exposition de 1900.
M. Alfred Picard--Phot. Pirou, bd Saint-Germain.
Ici encore Alfred Picard fut à hauteur de sa tâche, et c'est à. tort qu'on lui a imputé la responsabilité des désastres financiers particuliers qui marquèrent cette foire universelle. Il ne fit qu'assurer, avec sa probité intransigeante, l'exécution de contrats commerciaux approuvés par le ministre après avoir été préparés par des fonctionnaires spécialement chargés de la partie fiscale de l'Exposition.
En 1904, M. Picard allait en Amérique pour régler, au milieu d'assez grandes difficultés, les conditions de la participation française à l'Exposition de Saint-Louis. A peine de retour, il dirigeait tous les travaux de la commission chargée d'organiser le nouveau réseau d'Etat, à la suite du rachat de l'Ouest.
Tout en se donnant corps et âme à ses fonctions officielles, Alfred Picard trouvait encore le temps d'écrire des volumes qui eussent suffi à consacrer sa réputation. Ce travailleur extraordinaire ne savait pas se reposer, il ne prenait jamais de vacances. Quand il résolut de présenter le Bilan d'un siècle, il demanda la collaboration de plusieurs spécialistes éminents. Les manuscrits n'arrivant pas assez vite à son gré, il décida d'écrire lui-même tout l'ouvrage, et il avertit ses amis qu'il n'accepterait plus à déjeuner ou à dîner en ville avant que l'ouvrage fût fini. En effet, pendant trois ans, raconte notre confrère Emile Berr, il prit tous ses repas, seul en face de sa soeur. Quand les six volumes in-8° furent achevés, l'auteur avoua que, pour apprendre les choses dont il avait dû parler et qu'il ignorait, il avait été obligé de lire environ 400 volumes. L'ouvrage paru, il se mit à recommencer le Traité des chemins de fer, qu'il avait publié en 1887.