Dans cette vie la plupart de nous sont, à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur des murs d'une prison, prisonniers, prisonniers au moins de notre entourage. A de rares intervalles seulement nous est-il donné d'être absolument libres. Pour ceux qui sont enfermés entre des murs menaçants, derrière des grilles de fer formidables, ces intervalles sont, actuellement et à jamais dans l'avenir , vraisemblablement bien éloignés. Mais, aujourd'hui, pour une petite heure, ces murs de pierre se sont évanouis. Pour une heure, grâce à votre merveilleuse personnalité et votre art enchanteur, nous avons été,
en âme et en esprit, dans une liberté parfaite, captifs seulement de ce génie remarquable et de cette ardeur incomparable qui, à juste titre, vous ont gagné le nom de «divine». Pour une petite heure nous avons été libres, et sans contrainte en communion universelle avec l'esprit d'une grandeur humaine, qui, après tout, est la vraie base de nos croyances à l'immortalité. Cette grandeur n'a pas été établie pour complètement et à jamais disparaître. Ce moment de liberté n'est pas, non plus, une illusion temporaire; le souvenir sera vivant, la mémoire le rappellera souvent, et son inspiration servira à nous libérer des fardeaux et des angoisses du jour. Soyez-en persuadée, Madame, cette représentation particulière sera longtemps rappelée par tous ceux qui ont eu le privilège d'y assister,--par l'humble aussi bien que par le plus élevé. La femme, l'actrice, la pièce, toutes, ont fait vibrer les cordes de nos cours. A la plupart de nous n'a jamais été accordée la distinction de vous voir ni de goûter les délices de votre art incomparable. Eloignés, nous vous avons regardée comme la radieuse étoile de l'art dramatique, couronnée des lauriers d'un succès impérial, à la grâce et au génie de laquelle les continents se sont volontiers rendus sujets. Les idéals que nous avions conçus ont été en cette heure plus que confirmés. Nous vous présentons nos remerciements reconnaissants pour les gloires et les splendeurs de l'art dont votre gracieuse faveur nous a fait jouir, ainsi que pour la bienveillance et la générosité qui vous ont induite à donner un plaisir si vif aux infortunés proscrits et victimes des sorts changeants de la vie.
Nous apprécions aussi profondément votre choix de la pièce, non seulement à cause de sa beauté intrinsèque et de l'art qu'elle renferme, mais aussi parce qu'elle exalte, par ses élans puissants, une humanité, et la solidarité des âmes, qui ne connaissent aucunes bornes, ni de parti, de factions, ou de politique. De plus, nous vous remercions particulièrement que vous ayez jugé à propos de nous présenter une oeuvre du génie de votre fils. En ce choix, nous voyons non seulement votre témoignage de l'amour et des pensées d'une mère, mais aussi en toute probabilité la réflexion dans votre coeur que nous aussi avons des mères qui nous chérissent, à qui notre amour se porte, et dans les coeurs desquelles nous avons été une espérance et un orgueil. Nous souhaitons, et pour vous et pour lui, beaucoup d'années de joie et contentement mutuels.
Nous prions aussi, Madame, par votre intermédiaire, d'exprimer à vos artistes et à votre gérance, notre chaleureuse appréciation de leur bonté et de leur talent. Et quand, dans l'avenir, vos pensées se porteront vers ce pays du soleil couchant, pour nous aujourd'hui si brillant par votre bonne volonté, nous espérons que ces quelques paroles d'admiration sincère et de reconnaissance serviront à vous rappeler cette heure, peut-être de toutes en votre vaste expérience, la plus étrange et la plus frappante,--une heure dans un entourage sévère et même repoussant, oublié par nous pour le moment grâce à votre personnalité,--une heure dans laquelle vous avez rendu cette multitude de malheureux, plus heureux, adouci les lignes de leurs vies et rendu leurs cours plus légers, par votre présence dans notre milieu aujourd'hui.
De la part de
TOUS LES PRISONNIERS.
San Quentin, Californie, ce 22 février 1913.
Ce discours est l'oeuvre d'Abraham Ruef, un fils d'Alsacien--qui parle très couramment notre langue et qui ne manque pas de littérature, comme on voit, malgré les nombreux anglicismes dont il use. Ruef est célèbre sur toute la côte du Pacifique. Il fut un temps où le maire Schmidt «socialisait» à sa manière les finances de San-Francisco avec l'aide de Ruef, «boss» tout-puissant. Condamné pour concussion, ce dernier est interné à Saint-Quentin pour une douzaine d'années encore, à moins qu'on ne lui rende la liberté sur parole, système appliqué en faveur des repentis. Ruef est le personnage le plus en vedette de la prison. Dans la «salle» se trouvaient aussi les fameux frères MacNamara, qui firent sauter à la dynamite l'hôtel du Los Angeles Times, voici deux ans, et causèrent la mort de vingt-deux linotypistes. Ce fut l'un des épisodes les plus cruels de cette guerre acharnée que se livrent aux États-Unis syndicalistes et anti-syndicalistes.
L'orateur qui avait lu le compliment de circonstance, après lui en avoir remis le texte, soigneusement calligraphié par lui-même, demanda à Sarah Bernhardt de lui baiser la main. Elle acquiesça gentiment, et une indescriptible ovation la remercia de ce geste. Sur cet incident se termina cette peu banale manifestation.
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