Barque faisant le service de Silistrie à
Calarachi.
Au débouché dans le grand'bras du Danube, Silistrie apparaît allongée sur le rivage. Cette première vision ne manque pas de beauté. Les minarets, les peupliers dominant les maisons basses, se découpent en pointes élancées sur la pourpre du soleil d'hiver à son déclin: Silistrie se montre ainsi comme quelque ville orientale de conte de fées. Mais, à mesure qu'on s'approche en luttant contre le flot, le mirage s'évanouit, et lorsque, tout transi par la bise glacée qui n'a cessé de souffler, on saute enfin à terre, on se sent envahi par la pénétrante tristesse du lieu.
Cinq minutes de marche vous conduisent d'un bout à l'autre de la ville, dont la lisière est marquée par une large rigole à demi comblée, où des enfants turcs et des pourceaux jouent et se poursuivent à travers les immondices; ce dépotoir est tout ce qui reste du fossé de l'ancienne enceinte, dont les murs ont depuis longtemps disparu.
Le quartier ouest de Silistrie, habité presque exclusivement par des Turcs, vaste fouillis de baraques en planches, rappelle la zone militaire parisienne; la population en est également misérable; mais, sous ses haillons bariolés, le musulman conserve une dignité nonchalante qu'ignorent les chiffonniers de l'Occident. Le reste de la ville offre à l'oeil une succession de maisons ternes, mal bâties et souvent délabrées; les boutiques, les cabarets sont rares et de médiocre apparence; la plupart, dont les propriétaires ont été appelés sous les drapeaux, sont fermées depuis le commencement de la guerre. On remarque à peine l'église, carré de maçonnerie fraîchement badigeonnée, et l'hôtel de ville, installé dans le konak, ancienne résidence du dernier pacha. Sans le lycée et la caserne, édifices monumentaux et récents, qui attestent les efforts des Bulgares pour développer l'instruction et la puissance militaire de la nation, on se croirait ici dans une grosse bourgade turque du dix-huitième siècle. La tournée d'exploration s'achève en moins d'une heure à travers les rues vides, où quelques réverbères hésitants s'allument dans le crépuscule. Malgré l'impression pénible qui s'en dégage, on ne peut s'empêcher de sourire en songeant que cette nécropole a failli déchaîner la guerre et peut-être entraîner toute l'Europe en un conflit général. Rappelons dans quelles conditions la controverse s'est engagée et sur quels arguments s'appuient les antagonistes.
LA THÈSE ROUMAINE ET LA THESE BULGARE
«Nous avons été les mauvais marchands de tous les traités du siècle dernier, disent les Roumains. En 1848, nos frères de Pennsylvanie ont secouru l'Autriche contre la Hongrie; pour prix de leur dévouement, les Autrichiens les ont soumis à la domination des Hongrois, qui les oppriment. De même, en 1877, nous avons secondé les Russes à Plevna et, grâce à nous, ils ont pu arracher à la domination turque ces mêmes Bulgares, qui se dressent aujourd'hui contre nous. Comment nous en a-t-on récompensés? En nous enlevant la riche Bessarabie, peuplée de Roumains, pour nous donner la Dobroudja, pays inculte qu'habitaient quelques milliers de musulmans et de Bulgares; grâce à l'activité de nos colons et aux dépenses que nous nous sommes imposées pour construire le port de Constantza et le pont de Cernavoda, un des plus beaux ouvrages d'art du monde, nous avons transformé ce désert en une contrée de bon rapport, dont la population est aujourd'hui en majorité roumaine. Mais le traité de 1878 ne nous a pas accordé la totalité de la province; il nous a, en outre, imposé une frontière indéfendable. Or, les Bulgares n'ont cessé de réclamer la Dobroudja et leur propagande irrédentiste se poursuit sans trêve. La Bulgarie va bientôt doubler son territoire et sa population à la suite de ses succès. En échange de notre neutralité, qui lui a permis de remporter la victoire, nous demandons une rectification de frontière, nous donnant Baltchik sur la mer Noire et Silistrie sur le Danube, surtout cette dernière ville, qui est la clef de la Dobroudja et que plusieurs négociateurs du traité de Berlin, notamment le délégué français, M. Waddington, avaient réclamée pour nous.»
Chemin de fer.