Il suffit de quelques jours de résidence dans une capitale balkanique pour se familiariser avec le jargon politique habituellement employé dans la discussion des questions d'Orient. Lorsqu'un pays désire opérer une annexion territoriale par voie diplomatique, sa procédure se fonde invariablement sur les quatre arguments suivants: droits historiques, considérations ethniques ou de nationalités, conditions économiques, nécessités stratégiques; dans le différend actuel, la discussion n'est pas sortie du cadre accoutumé.

Le demandeur commence toujours par faire valoir ses droits historiques: c'est l'argument le plus commode. En effet, suivant l'époque à laquelle on se place, chaque peuple peut revendiquer non seulement telle ou telle région, mais encore la Péninsule entière, ou peu s'en faut. Les Serbes de Douchan, les Bulgares du tsar Siméon ont possédé tout le pays s'étendant de la mer Egée à l'Adriatique; les Roumains se réclament de l'empereur Trajan, les Grecs de Justinien ou d'Alexandre le Grand. Les Albanais vont plus loin; ne descendent-ils pas des Pélages, les premiers occupants; pour eux, il ne s'agit plus de droits historiques, mais de droits... préhistoriques. Malheureusement, la conquête ottomane, en courbant toutes les têtes sous le joug commun, est venue niveler ces prétentions. D'ailleurs on a tellement usé et abusé des droits historiques que l'effet s'en est émoussé. Aussi, n'est-ce sans doute que pour se conformer à une vénérable tradition qu'on a vu la Roumanie rappeler qu'un de ces volvodes, un certain Mitcho, occupa Silistrie pendant une trentaine d'années au quatorzième siècle.

Il n'est guère plus facile d'apprécier l'argument des nationalités, car, dans les Balkans, on change son origine à peu de frais. C'est une simple question de désinence des noms propres. La terminaison of est bulgare, vitch serbe, esco roumaine, idis hellénique. Combien de personnes ont mutilé une syllabe pour échapper à l'oppression d'un gouvernement de propagande! Combien de Popof sont devenus Popesco ou Popovitch, ou inversement!

On voit quel parti il est possible de tirer de pareilles fluctuations. «Pourquoi diable, me dit un fonctionnaire roumain, nos voisins tiennent-ils tant à Silistrie? Une statistique digne de foi montre que plus de la moitié de ses habitants sont étrangers.» Mais les Bulgares s'indignent lorsque je leur rapporte ce propos. L'actif secrétaire de la mairie de Silistrie court compulser les statistiques et en extrait les chiffres suivants: population totale: 12.537. Bulgares, 8.260; Turcs, 3.780 (y compris environ 500 Tartares et Tziganes); Arméniens. 250; Israélites, 165; Roumains, 57; divers, 25. «Si, ajoute-t-il, nous avions si peu de nationaux ici, pourquoi aurions-nous fondé cinq écoles primaires, deux lycées, une école normale, sans compter les écoles primaires supérieures et professionnelles? Notre ville a versé un million à l'emprunt de guerre intérieur, alors que la capitale, dix fois plus peuplée et plus riche, n'y a contribué que pour 7 millions. Le régiment de Silistrie, le valeureux 31e, a mérité à Bounar-Hissar le surnom de «régiment des héros». D'ailleurs, c'est demain notre fête nationale; vous pourrez voir les habitants de Silistrie réunis et juger par vous-même.»

L'ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE SAN STEFANO

Soldats se rendant à la cérémonie commémorative du traité
de San Stefano Ce sont des jeunes gens de la dernière classe
appelée, s'instruisant au dépôt du 31e régiment.

Le lendemain j'assiste à la cérémonie commémorative de la libération de la Bulgarie qui se déroule sur la grand'place, entre la mairie et la mosquée. On a planté quelques poteaux ornés de fanions tricolores. La garnison vient se former en carré, puis voici les jeunes filles des écoles, qui accompagnent de leurs cantiques le service divin, et toute une multitude endimanchée composée presque exclusivement de vieillards, de femmes et d'enfants. L'office terminé, la troupe regagne les casernes; la foule, au contraire, se resserre autour d'une estrade improvisée, du haut de laquelle un jeune étudiant entreprend de la haranguer; il s'agit, bien entendu, du différend bulgaro-roumain. Après avoir rappelé les événements passés, qui rassemblent en ce jour tous les Bulgares, l'orateur expose le sujet du litige actuel. «N'en veuillez pas au peuple roumain, s'écrie-t-il, il n'est pour rien dans les revendications du gouvernement de Bucarest; seuls des politiciens, poussés par des intérêts de parti, ont échafaudé cette oeuvre néfaste. Pourquoi veulent-ils nous annexer de force? Qu'avons-nous fait pour qu'on nous traite ainsi? Est-ce un crime d'avoir secouru nos frères de Macédoine? Tous nos hommes valides sont allés combattre l'ennemi séculaire; depuis cinq mois ils souffrent et meurent pour la patrie. Allez à la mairie et vous y trouverez affichés les noms de quatre cents de nos braves tombés dans les plaines de Thrace, à l'ombre de notre drapeau glorieux. Que dirons-nous aux survivants lorsqu'ils rentreront dans leurs foyers? Faut-il qu'ils aient combattu et peiné si durement pour qu'on les contraigne à devenir Roumains? Est-ce là le prix de leur victoire si chèrement acquise?

«Et quel sort vous attendrait sous le régime étranger? Vous faites partie d'une nation démocratique, égalitaire, où les biens sont justement répartis, où tous jouissent des mêmes droits politiques. La Roumanie est un pays féodal; le peuple n'y compte pour rien, le suffrage universel n'y existe pas. Les Bulgares de Dobroudja, soumis aux Roumains, ont vécu pendant plus de trente ans sous un régime spécial et désavantageux. Comme Bulgares, comme hommes libres, nous ne pouvons accepter l'annexion.»

Cette allocution, prononcée d'une voix chaude et passionnée, paraissait agir profondément sur l'auditoire. Aucune manifestation ne l'accueillit, mais un silence morne, mille fois plus impressionnant que des vivats.