Il ne voulait pas qu'on vît dans cette suite de scènes souvent pénibles «une expression symbolique de la guerre».

«D'abord, ajoutait-il, je n'ai vu que le dernier acte de la tragédie, l'oeuvre de mort.

» Lorsque je suis arrivé sur le terrain des opérations, le canon était sur le point de se taire. Je n'ai donc vu que les tristesses inévitables de la guerre en ses heures poignantes, les champs de bataille couverts de morts, les convois de blessés et de malades, les ambulances, les hôpitaux.»

LES ÉTAPES DE LA VICTOIRE

De fait, la première sensation qu'il a du drame--c'est à Rouchtchouk, sitôt franchi le Danube--est affreuse. Les hôpitaux débordent de blessés, qui refluent sur la rue sitôt qu'il leur est possible de s'évader de la géhenne. Dans la ville, les soldats des milices ont remplacé la police et montent leurs gardes coiffés du bachelik, cet étrange petit capuchon de drap brun, si parfaitement pratique en campagne, déclare Scott.

Et puis, à Rouchtchouk encore, la boue apparaît, la boue qui donnera à la plupart des scènes retracées plus tard par le pinceau du peintre leur aspect caractéristique;--la boue, horrible, enlisante, déprimante, qu'il faut avoir vue, affrontée, pour se rendre compte des souffrances véritables qu'elle peut causer, de l'obstacle qu'elle peut être aux volontés des coeurs les plus vaillants.

De Rouchtchouk, Georges Scott s'en va directement à Mustapha-Pacha. Les trains arrivent jusque-là, et c'est la partie aisée du voyage.

On croise en abondance des combattants qui reviennent du feu, des blessés, des malades évacués en arrière sur les hôpitaux. Et, dès l'abord, l'artiste est frappé de l'allure, de l'aspect, si différents de ce qu'il s'attendait à voir, de ces troupes qui ont fait campagne. Où sont les corrects uniformes du début? Ces soldats sont vêtus à la diable d'effets récoltés au hasard, une fois la tenue régulière détériorée ou perdue. Beaucoup arborent des uniformes turcs. La plupart même de ces revenants n'ont pas de casquette, plus de coiffure,--le bachelik tout au plus, tantôt cache-nez, tantôt capuchon.

A Mustapha, les tableaux de guerre se précisent. La plaine se jalonne de villages incendiés. De longs convois de chariots chargés de blessés, convergeant vers ce noeud, y produisent un inévitable encombrement, et, quelle que soit l'activité du commandement, un peu de désarroi. Ces véhicules étranges, attelés de boeufs, bâtis à l'aventure, et qui tiennent bon dans cette boue, dans ces fondrières, en vertu d'on ne sait quel miracle, vont et viennent, en interminables files, d'un bout à l'autre de l'espace monotone, combles d'hommes, de vivres, de munitions. Le bruit de leurs roues grinçantes obsède encore, après des semaines, celui qui l'a une fois entendu.

Après deux jours de halte, on repart. Une route --une piste, plutôt, défoncée, ravinée, un lacis d'ornières--court vers Dimotika, à travers les champs fangeux. Sur toutes les choses plane un silence lugubre, poignant, que trouble le seul gémissement des chars; car les blessés, les malades, les mourants, sur leur litière, n'ont pas une parole, pas une plainte, muets comme une armée d'ombres.