Au bord du chemin, de place en place, une voiture s'est écroulée, ses roues brisées; on l'a laissée là, abandonnée, amas de bois perdu. Des cadavres de buffles achèvent de se décomposer au creux d'une flaque de vase, à demi rongés par les chiens.
A Sémely, on trouve un service d'automobiles qui fonctionne vers Dimotika: de grosses autos de transports, des fourgons massifs et résistants, dont les larges roues s'enfoncent jusqu'au moyeu dans le marécage de la piste.
Dimotika est un autre point de concentration, un noeud aussi important, et aussi encombré, d'ailleurs, que Mustapha-Pacha. La voie ferrée de Tchataldja s'arrête là, en deçà d'Andrinople assiégée. Elle sert seulement au transport des hommes, les lourds chariots d'approvisionnements continuant, vers Tchataldja, leur route lente.
Dans l'aquarelle reproduite à la page précédente, Georges Scott nous a donné une impression de magnifique allure de cette plaine dénudée, trempée d'eau, où, sous un ciel brouillé, gros de menaces encore, qui verse sur la scène, à travers ses nuages, une pâle lumière hivernale, se déroulent jusqu'à perte de vue, vers l'horizon tendu comme un horizon marin, les trois lignes serpentantes du convoi, escortées d'hommes en armes. A voir ces primitifs véhicules, si admirablement adaptés au pays, d'après Georges Scott, en raison de leur simplicité même de structure, on dirait la marche en avant de quelque invasion barbare,--n'était l'ordre des files, aussi régulièrement alignées que le peut permettre la difficulté du terrain.
Arrivé, après un harassant voyage qui lui avait montré les lieux témoins des premiers engagements, à Kirk-Kilissé, le peintre y rencontrait et le général Savof, commandant en chef des armées bulgares, et le général Radko Dimitrief, le vainqueur même des batailles récentes encore. Les deux chefs et leurs états-majors firent à ce Français qui leur tombait l'accueil le plus charmant. Il eut, pour se documenter, toutes les facilités qu'il put désirer, et les indications du cicérone le plus obligeant et le mieux documenté: le colonel Stanciof, à qui on l'avait confié dès le principe.
Le colonel Stanciof avait primitivement été chargé de conduire aux champs de bataille le groupe des attachés militaires étrangers. Lourde et délicate tâche! et qui exigeait un tact tout particulier. Car il s'en fallait que la concorde, la camaraderie, régnassent entre ces officiers représentant des pays si opposés. Entre le groupe «triplice» et le groupe «triple entente», on imagine aisément combien il devait être difficile de louvoyer sans verser. La mission que remplissait le colonel auprès de l'envoyé de L'Illustration était moins périlleuse, et, sans doute, moins absorbante aussi.
UNE BATAILLE ÉCRITE A LA PELLE ET A LA PIOCHE
La première observation qui frappa Georges Scott, ce fut l'importance que prennent, dans la guerre moderne, les tranchées, les abris divers. «C'est, dit-il, une guerre de taupes et de terrassiers.» Il ne s'agit plus seulement de creuser le petit fossé, avec sa terre rejetée en épaulement, à l'avant, qui suffisait pour se défendre naguère contre les balles. Le fusil--on l'a répété à satiété au cours de cette campagne meurtrière--le fusil est relativement peu dangereux. C'était de longtemps un axiome, et l'on se rappelle le dicton sur le poids de plomb qu'avec les armes anciennes il fallait lancer pour tuer son homme. Les balles actuellement en usage vous traversent un tireur couché de l'épaule au bas-ventre sans lui occasionner le plus souvent de désordres graves. Mais l'usage des shrapnells a sensiblement modifié les conditions de la bataille: cette pluie dense de mitraille qui crible, pouce par pouce, le terrain, défonce et broie les crânes, décervelle et tue avec une inéluctable sûreté. Devant la nécessité reconnue de protéger le soldat à la tête, les hommes compétents, ceux qui viennent de voir la guerre, en arrivent à reconnaître l'utilité du casque,--non plus coiffure de parade, mais armure défensive. Georges Scott rapporte que, dans les tranchées, nombre d'hommes, en entendant éclater les shrapnells, se couvraient la tête de leurs pelles de mineurs!
Mais, en général, les Bulgares aménageaient, dans la paroi antérieure de leurs retranchements, deux rangées de cavités: une en haut, petite, où ils déposaient leurs munitions, une autre au-dessous, plus large, comparable, toutes proportions gardées, à ces sortes d'arches, de niches, à ces refuges qui, dans les tunnels, peuvent servir aux cantonniers surpris par un train à se garer. Et, au premier éclat, les hommes se tapissaient sous ces abris. Quant aux Serbes, ils se couvraient en hâte la tête de quelques pelletées de terre.
La plaine entière était remuée, fouillée en tous sens, hérissée de parapets. Avec ces lignes, on lisait la bataille comme sur une carte, heure par heure, bond par bond, avec une merveilleuse clarté.