Si le musicien a composé son oeuvre sur tel rythme plutôt que sur tel autre, c'est que ce rythme était plus particulier au sentiment qu'il éprouvait. A l'audition, le rythme éveillera donc chez l'élève de M. Dalcroze un sentiment identique. L'élève s'efforcera d'exprimer ce sentiment, en gestes et en attitude.
De prime abord, deux sortes de gens en sont incapables: 1° ceux qui ne sont pas musiciens; 2° ceux qui sont musiciens.
Les premiers, étant sourds à la mesure, à la cadence et au rythme, sont dans l'impossibilité d'y obéir.
Les seconds sont victimes de l'automatisme. Après avoir, durant quelques mesures, accordé leurs mouvements avec la musique, c'est-à-dire après avoir reproduit un rythme musical par une série de gestes, ils sont tentés, si le rythme nouveau rappelle tel ou tel de ces gestes, à répéter mécaniquement et à la file tous les gestes qui suivent dans la première série. Mais la musique, dans l'entre-temps, a changé d'allure et de direction. Tandis qu'elle poursuit d'un côté, ils s'égarent de l'autre. Les voilà perdus.
Les élèves qu'a présentés M. Dalcroze au public parisien sont dégagées de cet automatisme. On les voit battre simultanément une certaine mesure avec le bras droit, une autre avec le bras gauche, et en marquer une troisième dans la vitesse du pas. Chacun de leurs membres, chacune des parties de chacun de leurs membres est exercée à jouer différemment dans un ensemble harmonisé, comme font, par exemple, les mains sur le clavier.
M. Dalcroze esquisse au piano, durant une mesure, un rythme quelconque. Ses élèves le traduisent ensuite dans leurs gestes et leur démarche. Mais déjà M. Dalcroze leur indique un rythme différent. Elles le relieront au premier. Et ainsi, toujours en retard d'une mesure, elles obéissent sans se laisser distraire et sans broncher jamais. Aussi, voudront-elles «danser» une impression ou un sentiment, une mélodie entendue ou celle qui chanterait en elles, elles ne seront plus asservies à cet automatisme dont nous parlions tantôt.
«Il y a, dit Platon, des danses qui ont surtout en vue le corps lui-même; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa beauté; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes les figures, à toutes les attitudes qu'on peut exiger.» Tels sont les exercices de M. Jaques-Dalcroze. Il ne leur a pas, peut-être, assigné d'autres fins. Mais il n'empêche que l'intelligence y participe, la volonté et la mémoire, cette mère de tous les arts, au dire des anciens.
M. Jaques-Dalcroze a-t-il rejoint les Grecs sur le chemin de la sagesse? Il se réjouit de cette rencontre, mais il se défend bien de l'avoir recherchée. Il les a trouvés à la source où lui-même venait puiser un peu de fraîcheur et de limpidité.
Il n'a rien imité. Il n'a pas copié les silhouettes de leur céramique. Ce pédagogue excellent, ce musicien remarquable ne se promène pas, dans le Paris contemporain, chaussé de sandales et vêtu du péplos. Son incontestable originalité est plus profonde et plus vraie.
La scène est tendue d'une toile bise, M. Jaques-Dalcroze est en redingote, et son instrument est un pleyel. Il parle au public avec bonhomie. Il ne conférencie pas: il cause. Il explique sa méthode. Il interpelle l'une ou l'autre de ses élèves et la tutoie paternellement. Ce sont des fillettes de huit à quinze ans, dont aucune ne se destine à la danse et qui vont toutes encore à l'école.