Les Allemands, dont le canon présente le même inconvénient, bien qu'à un degré un peu moindre puisque la trajectoire n'est pas aussi tendue, ont paré à cette difficulté en adoptant dès 1898 un obusier léger de campagne du calibre de 105mm. Cette bouche à feu, qui possède une vitesse initiale beaucoup moindre que celle du canon (300 mètres au lieu de 465), peut alors exécuter facilement du tir courbe, ses projectiles venant s'élever au-dessus de l'obstacle pour retomber ensuite en arrière de ce dernier.
Le corps d'armée allemand, qui possédait d'abord 3 batteries de ce genre (18 pièces), en possède aujourd'hui 6 batteries (36 pièces), alors que nous ne disposions d'aucune bouche à feu de ce genre. Il y avait là pour notre artillerie une cause sérieuse d'infériorité à laquelle on cherchait depuis longtemps à remédier. Dans ces derniers mois, l'administration de la Guerre paraissait s'être ralliée à l'adoption d'un obusier de 105, construit par les usines Schneider, du Creusot, obusier qui avait donné aux essais d'excellents résultats. La commission du budget prévoyait de ce chef une dépense d'environ 80 millions et l'on reconnaissait la nécessité de créer de nouvelles batteries de campagne ou de transformer des batteries de 75 en batteries de 105, lorsqu'une solution très ingénieuse est intervenue qui a tranché la difficulté de la façon la plus simple.
Pour obtenir une trajectoire peu tendue, il faut n'imprimer au projectile qu'une vitesse réduite. On aurait donc pu donner au canon de 75 une trajectoire courbe en réduisant sa charge et par suite sa vitesse, mais c'était obliger le personnel à exécuter sur le champ de bataille des manipulations de poudres toujours un peu litigieuses. Il fallait de plus retirer le projectile de sa douille en laiton, le dessertir, pour vider en partie la douille, puis replacer le projectile sur sa douille et le ressertir; tout cela nécessitait l'emploi d'un appareil spécial dont on a beaucoup parlé depuis quelque temps, le dessertisseur.
De pareilles opérations sont relativement faciles, mais elles n'en constituent pas moins un travail d'atelier qui n'est pas tout à fait à sa place sous le feu ennemi. Un officier d'artillerie, le capitaine Malandrin, s'est alors demandé s'il ne serait pas plus pratique de laisser la cartouche du 75 telle quelle et de trouver un moyen de ralentir le projectile. Cela revenait en effet au même que d'imprimer au projectile une vitesse moindre. La difficulté était de découvrir le moyen en question et surtout de découvrir un moyen suffisamment simple. Le capitaine Malandrin y réussit au delà de toute espérance et, à l'heure actuelle, il est devenu possible de donner aux obus de 75 une trajectoire aussi courbe que celle des obusiers allemands. La manipulation à effectuer ne complique en aucune façon les opérations préliminaires du tir; elle ne prête donc nullement aux critiques que suscitait la modification de la charge sous le feu.
Il en résulte qu'à l'heure actuelle notre artillerie possède autant d'obusiers que de canons, alors que le corps d'armée allemand ne dispose que de 36 obusiers légers. Et cette heureuse transformation ne coûtera pas un demi-million, alors que la création des obusiers en eût demandé quatre-vingts.