Vers le matin, la canonnade de nouveau cessa pour reprendre peu de temps après, à 7 heures. En même temps, sur notre gauche, c'est-à-dire du côté de Bizani, éclatait une très vive fusillade accompagnée d'intenses crépitements de mitrailleuses.

Voulant à tout prix voir quelque chose, nous sommes partis à 8 heures 1/2 de Kotortsi avec l'idée de gagner un sommet quelconque de la montagne Aétorachi. Après une rude escalade, nous arrivions sur l'avant-dernier sommet dominant Bizani et, en rampant, nous gagnions un petit mur-abri.

Pendant une demi-heure environ, nous observons de là les allées et venues des obus. Puis nous redescendons vers Kotortsi. Nous y rencontrons le général Sapoundsakis, entouré de tout son état-major, se dirigeant vers Losetzi, et qui nous engage à le suivre; puis, un peu plus loin, le commandant Spanidis, lequel, en passant près de nous, nous annonce que ce matin de très bonne heure l'aile gauche a attaqué très violemment l'ennemi et pris le village de Manoliassa. De ce côté, les Turcs reculent.

A l'extrême droite, les troupes venant de Metsovo ont combattu hier toute la journée avec succès contre les Turcs qu'elles ont, là aussi, forcés à la retraite; elles sont maintenant tout près de Drisko. Par ailleurs, nous apprenons que l'artillerie grecque a fait hier et cette nuit énormément de mal à l'ennemi, et que, d'autre part, la 3e division, venant de Konitza, au nord-ouest, est aujourd'hui à très petite distance de Janina.

A 10 heures 1/2, nous quittons Kotortsi pour gagner Losetzi. Arrivés là, nous confions vite notre mince bagage au docteur Stéphanidis, dont nous devons être les hôtes, puis nous hâtons de repartir vers le monastère de Tsouka qu'on nous a indiqué comme un belvédère superbe pour suivre la bataille. De fait, du parc qui environne le monastère, on embrasse et les crêtes de Bizani et celles de Manoliassa, les forts de Saint-Nicolas, Dourouti et Sadovitza, la ville et le lac de Janina, et le fort de Gastritza avec la plaine qui le sépare des montagnes sur lesquelles nous sommes. On a une vision d'ensemble très nette de la structure du terrain, et l'on constate alors à quel point la nature avait supérieurement fortifié Janina. Les travaux de von der Goltz n'ont fait que compléter son oeuvre et véritablement l'armée turque avait la partie belle à résister.

Quand je pense qu'en décembre, alors que l'armée d'Epire comptait seulement quatre bataillons d'evzones, un régiment d'infanterie et la 2e division qui tenait les hauteurs de Manoliassa, alors qu'il n'y avait en tout et pour tout contre Bizani que quatre pièces de 105 et quatre pièces de 75 en batterie à Canetta, quand je pense, dis-je, que dans ces conditions le colonel Joanno a osé se lancer contre Bizani avec 4 bataillons d'evzones!

Pareille tentative, étant donné les conditions dans lesquelles cette attaque avait été improvisée et les effrayantes difficultés du terrain, prouve que l'armée grecque est encore très jeune. Elle fait penser à ces petits enfants qui courent sur les toits sans tomber, parce qu'ils ignorent le danger. D'ailleurs, la connaissance du péril ne saurait calmer l'héroïque courage de ces hommes. Conscients, désormais, des risques courus, ils conservent leur superbe mépris de la mort. Il faut souhaiter seulement que les chefs, gardant la faculté précieuse d'utiliser tant de vaillance, sachent éviter dans l'avenir d'en abuser. Et je ne doute pas que le commandement arrive bien vite à ce sage état d'esprit sous la ferme direction de S. A. R. le Diadoque, secondé dans sa tâche par notre mission militaire française.

Sur notre gauche, au nord du village de Losetzi, se dressent toute une série de hauteurs entre lesquelles sont et les gros canons et les pièces de campagne. Les uns et les autres tirent cet après-midi avec acharnement. Il est très difficile de voir où tombent les obus.

Sur notre droite, c'est-à-dire au nord-est de Tsouka, sur la montagne dont ce village est séparé par un ravin à pic de 500 à 600 mètres, une fusillade très nourrie crépite encore, vers le village de Condovrachi. Vraisemblablement, ce sont les troupes de Metsovo qui s'en emparent pour opérer leur jonction avec la 6e division, ce soir même, conformément aux ordres du Diadoque.

A 6 heures, nous quittons Tsouka pour rentrer à Losetzi. Là on nous apprend que tout a marché aujourd'hui aussi bien que possible. Tous les officiers sont persuadés que l'attaque de demain, qui coïncidera avec l'arrivée aux portes mêmes de Janina de la 3° division, amènera la chute de la ville.