Nous entrons dans la ville... Dans les rues, l'enthousiasme est délirant, indescriptible. Les malheureux habitants, à force d'acclamer leurs libérateurs, n'ont plus de voix! De vieilles femmes aux fenêtres pleurent et battent des mains. Des femmes, du pas de leur porte, se précipitent vers nous et embrassent ma femme à l'étouffer, lui baisent les mains, les vêtements: «Oh! soyez bénis, vous qui nous apportez la liberté!»

Au consulat de France, le consul, M. Dussap et sa femme, l'écrivain bien connu sous le pseudonyme de Guy Chantepleure, nous reçoivent à bras ouverts, car nous sommes les premiers Français qu'ils voient depuis cinq mois.

Dans Janina, ville grecque aux mains des Turcs et revendiquée par les Albanais, M. Dussap, en toute impartialité et en toute justice, a été amené à prendre la défense des Grecs, affreusement malmenés par leurs maîtres et tyrans. Et les Janiniotes, en ce jour de joie, n'oublient pas ce qu'a fait pour eux le consul de France en ces jours de deuil et d'angoisse que furent ces cinq derniers mois. Le nom de M. Dussap est sur toutes les lèvres, associé tout naturellement à celui de la France.

A FIN D'UNE LONGUE RÉSISTANCE.--Les soldats turcs, qui avaient été rassemblés à Serviana au moment de la signature du protocole de reddition remontent à leurs tranchées sous la conduite de leurs officiers; ils s'équipent et reprennent leurs armes, puis vont défiler devant les troupes grecques et déposer en tas leurs fusils.Phot. Jean Laine

Il suffit maintenant à Janina de se dire Français pour être immédiatement l'objet de mille délicates attentions de la part des habitants qui ne savent quoi faire pour vous être agréables et vous rendre service. Comme il suffit de se dire Italien ou Autrichien pour être immédiatement mis en quarantaine.

Voilà l'inappréciable service qu'un consul intelligent a su rendre ici: faire aimer la France et disposer tout naturellement le pays à accepter avec joie notre influence tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel.

A l'état-major, j'allais avoir connaissance du plan d'opérations dont la réussite avait jeté, après une lutte si héroïque de part et d'autre, la place de Janina aux mains du Diadoque et de son armée (2). La manoeuvre fut aussi sagement préparée que, plus tard, elle fut énergiquement conduite.

Note 2: Les explications qu'on trouvera au-dessous du croquis de la page précédente résument clairement, d'après les ordres mêmes de l'état-major, toute l'opération et permettent de suivre sur la carte la marche des divers corps en vue du résultat décisif.

Il y avait à la base de la tactique une de ces ruses de guerre vieilles comme le monde et qui pourtant ont le plus souvent de grandes chances de réussite: le Diadoque fit croire à son armée--certain que l'armée turque ne le pourrait ignorer longtemps--que l'attaque se ferait par la droite, entre Bizani et Gastritza. En même temps, il rassemblait, dès lundi dernier, à Emin Aga, toutes les réserves de ses divisions. Il constituait ainsi, en deux jours, au centre, une solide masse de manoeuvre, forte de vingt-trois bataillons et de six batteries de montagne. Cette masse pouvait être portée rapidement soit à gauche, soit à droite, suivant que les Turcs tomberaient ou non dans le piège, ils y tombèrent puisqu'ils dégarnirent en partie leur droite pour renforcer leur gauche, vers Kotzelio. Mais, par ailleurs, craignant toujours une attaque vers Manoliassa, ils renforçaient sur ce point leurs troupes.