Il fallait donc pour cela transformer les concurrents en associés... C'était l'idée des trusts, dont la réalisation pouvait sembler une chimère monstrueuse et folle, et que pourtant le génie de Morgan réalisa. Trust des chemins de fer, trusts de l'acier, de la viande, de l'or, de la houille, des banques, de la navigation, cet homme prodigieux les osa tous! Qu'une telle audace ait eu parfois des effets très salutaires, et qu'on ait pu considérer, à de certaines heures, Pierpont Morgan comme le sauveur du crédit américain, cela ne semble point niable à quelques-uns... mais ce n'est pas non plus l'avis de tous, et ce sera le rôle des économistes de déterminer dans quelle mesure fut bienfaisante et dans quelle mesure put être préjudiciable à la condition économique des États-Unis l'oeuvre de conquête, absolument fantastique, poursuivie durant plus de trente années, par cet homme surprenant.

Elle lui avait rapporté, à lui personnellement, une fortune de cinq ou six milliards, disent les uns,--de moins d'un milliard, affirment les autres. Il supportait avec flegme et simplicité le poids de cette richesse.

C'était un homme de haute taille, corpulent (105 kilos!), avec une encolure de taureau, des mains puissantes, un nez énorme sous lequel grisonnait une moustache serrée autour des lèvres minces; et le plus impressionnant regard qu'on pût imaginer: un regard gris, pénétrant, dont des sourcils épais semblaient retenir la lumière...

Il parlait peu. Il allait dans le monde le moins possible. Il était un homme de foyer, et un homme de travail. Jules Huret a ainsi décrit la maison où Pierpont; Morgan travaillait:

«...La banque se trouve au coin de Wall Street. nº 23, et de Brad Street, n° 3.

» Elle n'a que cinq étages uniformes. La façade est en pierre de taille. Au-dessus de l'entrée des bureaux où se dressent deux colonnes de marbre rougeâtre soutenant un petit portique triangulaire, je lis: «J. P. Morgan & Co» découpé en relief dans la pierre du triangle. Sur toutes les fenêtres des étages supérieurs, loués à des bureaux privés, on voit, en lettres dorées, des noms de courtiers, de sociétés financières, etc. Rien d'imposant en vérité, n'était l'idée de la puissance qu'on se fait de l'homme qui monte tous les jours les six degrés de pierre du perron d'où il peut voir la statue de Washington.»

Le bureau du «patron» fait suite à ceux des employés et des «grands chefs» qui ne sont séparés les uns des autres que par des cloisons basses. Le bureau de Morgan est au fond. Il n'y a même pas d'antichambre qui le sépare des autres. Des cloisons de verre l'entourent. Quiconque avait à parler à Morgan y pouvait entrer librement...

Ce grand travailleur aura été un grand philanthrope. Il entretenait 300 asiles de pauvres! Il fut aussi un grand amateur d'art, et sa collection particulière est une des plus merveilleuses qui soient au monde. La France enfin lui doit deux très beaux dons: le don d'une splendide collection de pierres précieuses qui est au Muséum; et celui du fameux «chef de Saint-Martin» qu'il restitua simplement à l'État français, le jour où, ayant payé fort cher cette relique, il apprit qu'elle était une propriété d'État... qui n'était: point à vendre.

Pierpont Morgan laisse une veuve, trois filles et un fils qui lui succède. C'est, dans le monde, une grande figure de moins; et, pour l'Amérique, une véritable force qui disparaît.

LES THÉÂTRES