Enfin M. Blanche, côté peintre, faisait passer aux modèles mondains, pendant deux colonnes de journal, le plus délicieux et mauvais quart d'heure qu'il soit possible de traverser...

Tant et si bien qu'après avoir, sans restriction, partagé sa façon de voir et de badiner à ce sujet, il m'est venu des scrupules, tournant presque au remords, et, dans une lueur, je me suis avisé tout à coup que peut-être en se plaçant de l'autre côté, dans le camp des hommes insensés et des femmes frivoles, dans la foule de cette humanité ordinaire, bourgeoise et mondaine, qui a la faiblesse de vouloir se faire peindre et l'orgueil de s'adresser, dans ce but, aux maîtres célèbres, je me suis imaginé que l'optique en ce cas pourrait bien changer et qu'il y aurait aimablement beaucoup d'excellentes petites choses à dire dont il ne serait pas défendu à quelques princes du pinceau de tirer profit.

Et d'abord, parlant du goût, je ne craindrai pas d'affirmer que, sauf exception, les gens du monde, qu'il s'agisse des nobles aussi bien que des bourgeois, ne sont pas moins doués de cette qualité que les artistes. Et ils sont tout à fait autorisés à leur fournir, sur l'arrangement d'un portrait, la pose à prendre, le costume à choisir et mille autres questions qui, sans être en dehors de la technique et de la facture, n'en ont pas moins une grande importance, des indications et des conseils très précieux. Le peintre est, le plus souvent, un spécialiste que l'exécution matérielle de son tableau suffit seule à occuper, à remplir, à absorber, un passionné de son art et de son métier, pour qui peindre est tout. Et certes, qu'il a raison! Cela est magnifique! Et on ne va pas penser que je le blâme? Je le salue et je l'admire. Cependant, n'est-il pas, tout de même, un peu trop enfoncé parfois dans son intransigeance bourrue? Voyez, comme il est quelquefois touchant et limité dans sa façon de concevoir et de mettre en scène le modèle qu'il a sous la main? Il ne pèche généralement pas par excès d'imagination. Il s'étonne des exigences, des entêtements du modèle qui prétend se connaître et ne se connaît pas... Mais que dira-t-on aussi, en bonne justice, de lui, du peintre et de ses idées préconçues, de son inconsciente tyrannie? N'a-t-il pas souvent, à côté et au-dessous de sa manière, sa manie? N'a-t-il pas sa pose préférée qu'il tient bien, et qu'il vous inflige? N'a-t-il pas un ton qu'il affectionne? N'a-t-il pas son heure, son éclairage, son expression, sa nuance de regard favorite par où il faut passer coûte que coûte? Ne voit-il pas les gens comme il veut les voir ou comme il en a l'habitude? N'a-t-il pas ses clichés? Ne lui arrive-t-il pas, même avec un superbe talent, de transformer complètement son modèle, de le dénaturer, de le désocialiser, d'en faire tout autre chose et l'opposé radical de ce qu'il est? Ne se montre-t-il pas alors, je vous le demande, aussi aveugle, aussi incompréhensible et coupable, plus même, que le brave homme qui s'illusionne sur son compte en demandant une attitude un peu au-dessus de son niveau, ou que la dame souhaitant une joue de quelques années plus fraîche et plus lisse?

Combien sont-ils les peintres qui, devant le modèle, s'appliquent aussitôt à s'oublier, à s'humilier, pour entrer tête basse dans le personnage nouveau et inconnu dont ils ont assumé l'entreprise? Combien sont-ils cherchant à pénétrer à fond cet étranger qu'ils visitent pour la première fois, décidés, quoi qu'il leur en coûte, à sacrifier leurs préférences, à modifier leur palette selon l'homme, la femme, l'enfant, le vieillard dont le sort pictural est entre leurs mains? Certes, nous en connaissons, et beaucoup, parmi lesquels est au premier rang M. Blanche. Mais trop souvent encore le peintre, et j'entends le bon peintre, de conscience moyenne, et qui sait son affaire, ne s'embarrasse pas de tant d'histoires. Devant le monsieur ou la dame à enlever, il ne se ronge pas de désespoir et de curiosité. Il s'observe d'abord lui-même, il se demande quel est le parti le plus avantageux qu'il peut tirer de l'individu. «Le modèle veut à tout prix, dit-on, être beau et plaire.» Et le peintre? N'a-t-il pas souvent, lui aussi, pour unique souci d'être magnifique, de séduire et d'empaumer? de briller à l'occasion, et fût-ce aux dépens de celui qui n'est à ses yeux qu'un prétexte à prouver une fois de plus son talent, sa virtuosité, et à perpétuer sa gloire? Quand il fait le portrait des autres, c'est toujours un peu le sien que le peintre exécute en pensée, le portrait de sa propre personnalité. Car il sait qu'avant de dire: «Voilà M. Un Tel!» ou: «N'est-ce pas Mme X...?» on s'écriera à vingt mètres: «Ah! Voilà un Casimir! un Victor! un Philippe!» Et ce n'est qu'ensuite, quelques longues minutes plus tard, que l'on aura l'idée de se demander ce qu'il représente. Le nom du portraituré n'est qu'un sous-titre.

Et la question de ressemblance, qui fait couler tant d'encre et de couleur! S'autorisant du peu d'envergure artistique de certains dignes messieurs, et de bonnes dames dont l'idée fixe «est d'être criants» sur la toile, au point que leur petit chien lui-même, en les regardant, gémisse de joie et remue la queue, voilà qu'on en arrive tout doucement et sans douleur à proscrire d'un portrait la ressemblance. Elle est l'ennemie de l'art. Espérer timidement la ressemblance, c'est avoir l'âme d'un photographe et témoigner d'une platitude écoeurante. On vous rit au nez et vous perdez toute considération. «Jamais on n'aurait cru cela de vous!» La phrase, qui a l'air d'un mot de comédie moliéresque: «Un portrait n'a pas besoin d'être ressemblant», est devenue banale et à présent fait loi.

Il suffit, tranchent beaucoup de gens «qualifiés», que le peintre fasse «avec vous» un joli morceau pour que vous n'ayez rien à dire. Et si, près de la toile en face de laquelle vous êtes nez à nez, l'on s'extasie: «C'est rudement bien!» pour vous demander ensuite par acquit de conscience: «Qui est-ce?» parce qu'on ne vous a pas reconnu, vous devez vous déclarer enchanté, et c'est en vous excusant que vous répondrez: «C'est moi! mon Dieu, oui!» rougissant comme si, en vous nommant, vous faisiez honte au peintre et que vous lui en demandiez pardon.

M. André de Fouquières à New-York: promenade au Central Park.
--Phot. Alexandre Teneau.

Non, le modèle ne veut pas être beau, à tout prix, et contre toute justice. Il se connaît plus qu'on ne le croit, et presque toujours il «se plaît», même avec un physique ingrat, et tel que Dieu et ses parents l'ont fait. Il ne serait pas embarrassé de citer maints visages ravissants, supérieurs au sien, mais pourtant, si vous le mettiez au pied du mur, il ne changerait pas, car, ne craignons pas de le répéter, il s'aime tel qu'il est. Et par là, entendez tel qu'il est à son maximum d'agrément et dans ses meilleurs jours. Il y a, en effet, nous l'avons tous éprouvé mille fois avec une ivresse enfantine, des circonstances, des heures, des minutes où nous avons le sentiment pur et certain d'être, par un réflexe moral, en presque parfaite beauté physique, à ce point relatif de réussite générale qu'il nous est permis çà et là d'atteindre. Quand nous nous regardons, à ces instants privilégiés, nous ne nous trouvons pas beaux, mais mieux. Nous nous sentons en béatitude vitale, en état de quasi-bonheur, de reconnaissance et de bénédiction. Nous aimons, nous nous croyons aimés, nous nous voyons aimables. Ne serait-ce pas à un de ces passages-là que le peintre inspiré devrait nous saisir plutôt que de s'appliquer, comme il semble en avoir si souvent l'obstination maladive, à nous représenter en dépression, en laideur, en vulgarité quotidienne...? Cette façon de comprendre ne l'empêcherait pas, me semble-t-il, de produire un chef-d'oeuvre, et voilà la vraie ressemblance, la seule qu'ait le droit et un peu aussi le devoir d'exiger de lui le modèle, sa ressemblance avec l'homme heureux, dégagé, élevé, éclairé, rayonnant, supérieur à lui-même et à son ordinaire qu'il a le noble désir d'être toujours et qu'il a la grâce de devenir quelquefois. Que l'artiste profite de ces éclaircies humaines d'idéal. Et même alors, s'il rate la ressemblance, il la donnera. Il fera un portrait de nous-mêmes qui ne sera pas uniquement celui de notre nez, la géologie de notre peau, de nos trois plis, la miniature de notre verrue et l'apothéose de nos ongles.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)