LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE D'AUJOURD'HUI ET CELLE DE DEMAIN
M. André de Fouquières, auquel sa réputation de Parisien averti a réservé aux États-Unis le plus flatteur, le plus chaleureux accueil, vient de revenir en France. Après avoir parlé aux Américains de notre pays, et avant de nous conter, en une série de conférences au théâtre Marigny, ses impressions d'outre-Atlantique, il en donne aujourd'hui la primeur à L'Illustration: attentif à tous les spectacles de la vie yankee, M. André de Fouquières a vu se dessiner, pendant son séjour à New-York, une curieuse évolution dans les moeurs, dont il définit ici le caractère.
A mon départ, plusieurs journaux m'ont décerné le titre d' «ambassadeur des Modes». Peut-être certains ne le faisaient-ils point sans quelque ironie, et je fus tout d'abord surpris de constater, dès mon arrivée, que les Américains prenaient ce titre au sérieux. Mais, depuis, j'ai compris qu'un tel rôle, en apparence puéril, valait d'être joué. La mode est la seule industrie française qui soit prépondérante aux États-Unis. Et quelle source de fortune ne représente-t-elle pas? Nulle part, il n'est possible de voir une telle folie de luxe, une telle émulation dans la lutte pour l'élégance, un tel respect des fantaisies de la mode. Jamais une Américaine ne transforme au goût du jour une robe de l'autre saison; elle n'admet et ne porte que le neuf. Elle observe avec minutie les moindres transformations inventées par nos couturiers, et l'originalité les effraie si peu que c'est à New-York que les «maîtres» de la rue de la Paix adressent leurs plus audacieuses créations. Des sommes formidables sont réservées chaque année à la toilette féminine et nombreuses sont les maisons françaises qui doivent au faste yankee beaucoup de leur prospérité. Eh bien, tout cela menace de changer et nous avons à craindre non seulement la concurrence étrangère, mais encore un nouvel état d'esprit.
Parlons d'abord de la concurrence: elle est acharnée et terrible. Elle vient surtout de l'Allemagne, qui compte aux États-Unis 400.000 représentants pour 30.000 Français. Les Allemands étant sur place prennent aisément «position». À vrai dire, les modes inventées à Berlin ou à Munich ne sont pas acceptées par l'aristocratie new-yorkaise: les fameux «Quatre-Cents» dont le cercle est étroitement fermé, et les nouveaux millionnaires, les puissants industriels qui forment une société neuve à côté de cette élite, ont trop le souci d'imiter les arbitres du «smart set» pour s'adresser à d'autres couturiers que les nôtres. Mais la petite bourgeoisie commence à se laisser persuader par les catalogues alléchants, les journaux de mode qui annoncent les nouveautés parisiennes et sont édités par des maisons germaniques. La vente de nos soies diminue. Nos modistes ont moins de commandes. L'«Article de Paris» se fabrique meilleur compte à Boston ou à Baltimore. Et, malheureusement, les couturiers français semblent faire peu d'efforts pour maintenir le prestige utile de notre élégance chez un peuple admirateur de toutes les traditions et qui estime en nous ce culte du bon ton et des belles manières, symbole, à ses yeux, du plus glorieux passé.
Je suis arrivé en Amérique au moment même où la plus curieuse évolution risque de se produire. Evolution n'est pas le terme exact, car c'est en quelque sorte un retour vers les moeurs anciennes. Deux faits d'inégale importance sont les prodromes de ce que je nommais le «nouvel état d'esprit»: la manifestation quasi officielle des suffragettes, l'arrivée au pouvoir du président Wilson.
Les suffragettes?... Elles m'ont semblé, en vérité, bien différentes de celles qui font entendre à Londres leurs voix si turbulentes. Elles ont organisé le 3 mars 1913, à Washington, la veille de l'entrée du président à White-House, la plus singulière et la plus déroutante des processions. Un magnifique programme illustré, répandu à profusion, publiait, en même temps que les revendications féminines, les photographies des plus notoires suffragettes (et il y en a de charmantes!). Il annonçait aussi l'ordre dans lequel devait se dérouler la parade. Et tout était combiné à merveille, avec cet esprit d'ordre et de méthode qui caractérise la race. Venaient d'abord, à la suite de Mrs Richard Coke Burleson, la Grande Maréchale, les officiers de la «National American Woman suffrage Association» ayant à leur tête la présidente, la révérende Anna Howard Shaw, qui possède les plus hauts grades universitaires. Ensuite défilaient les nations où la femme a obtenu le droit de vote, celles où elles sont bien près de l'avoir et enfin celles où elles ne l'ont pas encore. Après quoi, c'était la grande cavalcade reconstituant l'historique de la cause féministe et représentant les diverses carrières dans lesquelles les femmes se sont distinguées, depuis les infirmières militaires jusqu'aux nourrices, depuis les doctoresses jusqu'aux avocates, depuis les écrivains et les professeurs jusqu'aux musiciennes et aux actrices. L'actrice se nommait miss Fola la Folette et possédait le plus délicieux visage.
Et je vis, ce beau jour de printemps, le plus surprenant carrousel et la plus étrange mascarade.
La brigade montée des suffragettes, à Washington.
--Copyright Underwood and Underwood.
Il y avait des chars et des automobiles, de somptueux costumes, des étendards multicolores. Et que dira de la «brigade montée» dirigée par miss Geneviève Wimsatt, un adorable cow-boy? Les femmes américaines montent à cheval comme les hommes et sont d'intrépides cavalières. Les banderoles claquaient au vent pour étaler la phrase fatidique: «Vote for Women». La présence de Mme Taft dans une tribune d'honneur donnait à cette manifestation une apparence officielle. Mais la plupart des spectatrices me parurent plus amusées que passionnées par l'allure martiale des 6.000 suffragettes. M. Wilson entendra-t-il les appels des acharnées lutteuses qui escomptent un changement de régime pour renverser «the present political organization of Society, from which women are excluded»?