Le New-York Times m'ayant demandé mes impressions, je répondis que nous avions en France des idées différentes sur le rôle social des femmes, que leur faiblesse même faisait leur charme et que les Françaises craindraient trop de perdre certaines prérogatives en obtenant des droits. Bref, j'accumulai les habituels raisonnements, non sans laisser voir que je trouvais immoral d'imaginer qu'un homme pouvait--par quels moyens?--supplier une femme de lui donner sa voix. Aussi bien, au cours de la procession, les suffragettes avaient eu besoin du concours des policemen, et les suffragettes ne remplaceront jamais les policemen. Je donnai d'autres motifs d'ordre sentimental, et je fus hué par quelques aimables féministes.
Tout de même il y a quelque chose de très sérieux dans ce mouvement. Si certaines suffragettes ne voient dans les manifestations publiques qu'un prétexte à costumes originaux et à plaisantes cavalcades, il en est d'autres qui travaillent avec une âpre volonté pour le triomphe de leurs idées. Beaucoup, comme Mrs Belmont, la mère de la duchesse de Marlborough, appartiennent à l'aristocratie. Et rien n'est plus tenace qu'une Américaine pour qui la moindre occupation n'est qu'un moyen de prouver son indépendance. Enfin neuf États sur trente-neuf ont accordé aux femmes le droit de vote. C'est un résultat.
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Le 4 mars, j'assistai à la parade en l'honneur de M. Wilson. La voiture qui contenait les deux présidents passa au milieu d'une foule énorme et enthousiaste. Le caractère yankee est si prompt, si peu inquiet, que l'assistance sembla fort peu se préoccuper de dissentiments politiques. Pour elle, le Président d'hier et le Président de demain--si différents--représentaient la nation et elle s'associa cordialement au geste de M. Wilson lorsqu'il salua avec noblesse le drapeau des États-Unis (1).
Note 1: Mais le public se contenta d'applaudir: car en Amérique on ne se découvre pas devant le drapeau.
Le défilé des troupes eut lieu dans un ordre parfait et j'admirai surtout les West Point Cadets dont l'allure est à la fois élégante et martiale. J'ai remarqué que les régiments des États du Sud sont d'une tenue supérieure à ceux du Centre. Cela, m'a-t-on dit, parce que les New-Yorkais sont trop préoccupés par le souci des affaires pour être uniquement des soldats. L'explication m'a paru typique. Et j'ai goûté d'autant mieux les pittoresques costumes du Virginia military Institute, des Richmond Blues et du 5e régiment de Maryland qui rappellent les uniformes brodés et soutachés du premier Empire.
Mais ce que je ne saurais oublier, c'est la bizarre chevauchée des gouverneurs des États, tous en redingotes et coiffés de chapeaux hauts de forme, maintenant leurs coursiers bien en ligne, observant avec une gravité imperturbable l'allure militaire. Derrière eux, dans le même ordre merveilleux, d'autres cavaliers, les dignitaires civils en redingotes et en chapeaux hauts de forme, imitaient la démarche sévère de leurs chefs de troupe.
M. Wilson et M. Taft.
Dès que cette somptueuse parade eut pris fin, j'observai dans les tribunes où se trouvait réunie la belle société de Washington un changement subit d'attitudes. On parla politique et j'entendis les doléances des républicains qui venaient d'assister au triomphe des démocrates.