C'est que l'avènement de M. Wilson a une signification particulière. Et cette fois la belle confiance des Américains a lieu d'être troublée. C'est en approchant les deux Présidents que j'ai compris la tristesse soudaine et l'incertitude du monde des affaires. M. Taft m'avait fait l'honneur, deux jours avant son départ de White-House, de m'accorder une audience privée. Notre ambassadeur, l'aimable M. Jusserand, qui est à Washington le doyen du corps diplomatique, et M. Chandler Hale, secrétaire, d'État, avaient été mes gracieux introducteurs. M. Taft m'accueillit avec une bonhomie cordiale et me parla de Paris et de la France. Il m'entretint avec admiration de l'oeuvre de la Croix-Bouge dont il avait reçu des délégués quelque temps auparavant. Il me dit enfin que nous devions être heureux d'avoir désormais à la tête de notre pays un homme aussi éminent que M. Raymond Poincaré, dont la réputation aux États-Unis est immense. Ce prestige de M. Poincaré, je l'avais constaté déjà dans la société new-yorkaise où on le qualifie de «strong man». Puis M. Taft me questionna sur mes impressions d'Amérique. Après que je lui eus affirmé mon estime pour l'énergie et la puissance d'une nation où tout désir ambitieux se transforme en énergie utile, j'ajoutai que j'avais été frappé par l'antithèse des caractères si pondérés, si acharnés, si précis, lorsqu'il s'agissait du labeur quotidien, du «business» impérieux et dominateur, et si jeunes pourtant, si gais, si épris du luxe et du jeu. J'avouai que je trouvai un grand charme à ce côté un peu français.
--Ainsi, dis-je, je suis toujours surpris lorsque je vois des hommes graves, des magistrats, des professeurs, des industriels célèbres, se livrer à une danse endiablée, à ce «pas du dindon», le turkey-trot qui fait fureur en Amérique.
Sous la présidence de M. Wilson on ne dansera pas le «pas du dindon» à White-House.
M. Wilson parle peu. On ne sait pas ce que pense M. Wilson. Et le monde des affaires qui apprécie la discrétion, accueillerait fort bien M. Wilson, s'il n'avait par ses premiers actes ébauché tout un programme qui l'effraie un peu.
Avec le Président de demain, le ferment puritain est revenu à la surface des âmes américaines. Tout un parti s'exalte à la pensée de voir les moeurs sévères et rigoureuses d'autrefois renverser les idées actuelles. Car ce puritanisme marque un retour vers l'esprit des premiers conquérants du Nouveau-Monde. Le peuple, surtout, est satisfait: il pressent sa revanche contre les brasseurs de millions. Et certains industriels, pour la première fois, ne quitteront pas New-York au printemps, tellement les décisions présidentielles sont faites pour leur permettre toute crainte. Songez donc! M. Wilson a refusé le bal traditionnel qui eut toujours lieu le soir de l'installation à White-House; en outre, il proscrit le vin de sa table; il déclare qu'il ne veut plus d'avant-scène d'honneur au théâtre et que lorsqu'il va voir une pièce il entend que l'on supprime les tentures qui pourraient distinguer sa loge des autres; il prie les orchestres de ne jamais jouer l'hymne américain lorsqu'il paraît; il désire n'être qu'un simple citoyen parmi le peuple. Et le peuple est ravi.
Mais c'est au tour des élégantes américaines d'écouter Mrs Wilson avec stupeur. Mrs Wilson blâme les femmes qui dépensent beaucoup d'argent pour leur toilette. Un budget minime doit suffire. Mrs Wilson et ses filles se contentent de consacrer 35 francs à un corsage et 200 francs à une robe. Tout budget féminin qui excède 5.000 francs est exagéré. Et les femmes des secrétaires d'État font chorus. Le gouvernement est économe, austère et pratique. Tout est changé. Les ambassadeurs n'auront plus à envisager les difficultés d'un séjour à New-York. Le faste devient une manière d'inconduite. L'excentricité est bannie des moeurs. Nous ne verrons plus partir de Paris ces scintillantes bottines mordorées et les gants mauves ou roses qu'osaient, porter les jeunes misses émancipées. On assure que la misère sera moins grande le jour où les trusteurs cesseront d'être prodigues. Le monde des affaires s'en amuserait s'il n'était inquiet. Mais voici que M. Wilson renonce au yacht qui faisait la joie de ses prédécesseurs. Et l'on s'effare. Les honneurs que M. Wilson repousse ne s'adressaient pas à sa personne, mais au chef d'une nation. L'Amérique puritaine ne sera plus la patrie des fêtes ruineuses ni des folles élégances.
André de Fouquières.
LES PETITES OUAILLES BLANCHES DE L'ABBÉ POPULAIRE
Midinettes sortant de l'église Saint-Roch après le sermon de midi:
la Révoltée, la Résignée, la Bavarde, la Frivole, la Rêveuse...
C'est une charmante et bienfaisante idée qu'a eue un vicaire de la paroisse Saint-Roch, l'abbé Populaire, de convier en son église, pour une «neuvaine» spéciale, employée à de courts sermons familiers, «les ouvrières du quartier de l'Opéra». A midi, l'atelier a entr'ouvert ses portes et a laissé s'échapper toutes ces petites laborieuses, qui emplissent la rue d'un joyeux tumulte... Mais la libre flânerie est parfois mauvaise conseillère, et les gens d'expérience assurent qu'elle ne conduit ni à la sagesse ni au bonheur. Les quelque vingt minutes qu'elles lui consacraient, le prédicateur de Saint-Roch les a réclamées, pendant neuf jours, pour ses conférences. Vingt minutes, ce n'est guère! Mais il n'en faut point davantage pour faire méditer ces jeunes âmes, si frivoles en apparence, et si accessibles pourtant à la claire raison, et qui retrouvent avec tant de facile simplicité la foi de l'enfance.
La «neuvaine des midinettes» a commencé la semaine dernière. Dans la salle des catéchismes qui leur avait été réservée, elles se pressaient, un peu émues sans doute, offrant par avance aux admonestations leurs têtes brunes et blondes. Pour ses débuts, le prêtre les mit en garde contre les dangers de l'imagination, qui est, affirma-t-il, funeste aux jeunes filles. Après avoir ainsi gourmande, très paternellement, les Rêveuses, l'abbé Populaire parla tour à tour, dans les conférences qui suivirent, des Frivoles, des Bavardes, des Résignées, des Révoltées et des Déchues. Et chacune reçut la petite leçon qu'elle méritait.