De fait, les Bulgares n'ont pas bombardé Andrinople, au sens propre du mot. On compterait, dans la ville entière, les bombes qui ont produit quelques ravages appréciables. On pourrait presque, pour désigner ces tirs, employer l'expression maritime de «coups de semonce». Ils avaient bien plutôt pour but d'effrayer la population, de la déterminer, s'il se pouvait, à faire pression sur l'autorité militaire et à la décider à capituler, que de détruire. Il est certain qu'un bombardement un peu intense--je ne parle pas même d'un feu comparable à celui qui écrasa Aïvas-Baba-Tabia et le saillant nord-est, où il n'est pas un pouce carré de terre qui ne soit labouré, retourné, et comme calciné par le feu du ciel--eût anéanti irrémédiablement cette cité de 80.000 âmes, d'énorme étendue, objectif trop facile pour les bonnes pièces françaises et leurs artilleurs exercés. Mais dans la ville, nuls dégâts graves, ou si peu! On montre à l'arrivant, comme des curiosités, les brèches aux façades, les vitres éclatées, les trous de la chaussée. Le plus dommageable coup fut, sans doute, celui qui troua la toute gracieuse coupole de la mosquée du Sultan Sélim, qui eût pu l'endommager gravement et ne lui a laissé qu'une blessure, d'en bas invisible, pour venir ensuite briser, au pied d'un des sveltes et robustes piliers, le pavement.

Gardons-nous, toutefois, de suspecter les relations des assiégés: la fièvre obsidionale a naturellement surexcité l'imagination de ces pauvres gens, six mois isolés du monde, rationnés plus ou moins, privés des mille douceurs qui rendent la vie parfois aimable. Leurs terreurs ne furent que trop compréhensibles, et, réellement, les plus endurcis souffrirent de ce siège.

Pourtant, au bout d'un moment de flânerie, on s'inquiète d'un détail, en lui-même insignifiant au premier abord, mais dont la répétition finit par obséder: d'innombrables portes, des volets clos arborent, ici tracées à la craie d'une main hésitante, là soigneusement peintes, des croix. On se rappelle la marque sanglante de la Pâque biblique. Qu'a-t-on donc redouté à ces foyers? quels fléaux? quels pillages?... Comme si les temps étaient encore des sacs et des égorgements!

Eh bien, réellement, on a pillé. Mais s'il faut en croire une version que je rapporte timidement, ces croix étaient insidieuses. En recommandant comme sacrées aux frères en Jésus qui arrivaient, telles demeures, elles désignaient les autres aux appétits inévitables. Et il y eut, après des «beuveries», des incitations malsaines, de-ci de-là écoutées: la menace de pendaisons haut et court fit vite tout rentrer dans l'ordre.

Mais enfin, aujourd'hui, plus nulle trace, à part ces vagues indices qui s'effacent, en dehors de quelques plaies béantes dans les murs ou sur le pavé, ne demeure des heures dramatiques passées. La ville, par ce soir printanier, a je ne sais quel air d'allégresse et de bamboche. Les denrées dont on fut longtemps sevrés s'étalent en abondance aux éventaires, plus que jamais tentantes.


Sentinelle bulgare au péristyle de la mosquée du Sultan Sélim.
--Droits réservés.


Le général Vasof, commandant les troupes du secteur est, qui emportèrent Andrinople.
Phot. de M. Luigi Barzini, envoyé spécial du Corriere della Sera.

Les marchands de friandises, à chaque pas, sollicitent de leurs appels nasillards la clientèle, et leurs loukoums givrés semblent bien appétissants; à chaque boutique, des caisses de sucre, grandes ouvertes, scintillent avec ces reflets bleus qu'ont les glaciers au couchant. Çà et là, des cabarets chantent,--car on a annoncé la paix imminente.

N'étaient les soldats bulgares qui déambulent, curieux et désoeuvrés, de rues en ruelles, poussiéreux, déchirés, parfois, mais bien sages pour des vainqueurs, les patrouilles qui se croisent, la sentinelle qui veille, symbole de la conquête, au péristyle clos de Sultan Sélim, jamais on ne se croirait dans une ville conquise au prix d'une si chaude lutte, et depuis si peu de jours. Même les étendards aux couleurs bulgares, blanc, vert et rouge, qui s'éploient au vent du soir, aux minarets de la triomphante mosquée, vide de fidèles depuis une semaine, contribuent à donner une illusion de fête. Et nous sourions, maintenant, de nos vaines frayeurs à l'arrivée. C'est l'Andrinople de naguère, sale et pittoresque, avec ses trottoirs inachevés, tracés seulement d'une bordure, et le changement le plus visible qu'elle ait subi, peut-être, c'est, à la gare, le bel écriteau neuf qui, recouvrant l'ancien cartouche, proclame son nom nouveau, son nom bulgare: Odrin.

LES PRÉPARATIFS DE L'ASSAUT

L'opération finale qui a décidé du sort d'Andrinople m'est apparue comme très intelligemment conçue, très habilement préparée, très vaillamment conduite, --et comme très simple aussi; mais la simplicité est sans doute, dans l'art de la guerre comme dans tous les autres arts, l'attribut même de la perfection.