Lendemain de victoire à Sofia: la jeunesse bulgare en fête.
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Au Kalimagdan--le jardin verdoyant qui domine la désuète forteresse du Prince-Eugène et d'où l'on découvre l'un des plus grandioses panoramas du monde sur le fleuve aux eaux jaunes et son affluent, sur la frontière menaçante d'en face, qui enserre, avec tant de jalousies et de haines, tant de candides sympathies--des enfants jouaient, bien sagement, sans cris, sous l'oeil baissé des mères; des blessés allaient et venaient; des hommes contemplaient, pensifs, accoudés au parapet, le pays d'en face, Semlin, si proche, qui s'embrumait au déclin, la rive où sont tapis les torpilleurs autrichiens aux aguets. Mais pas de conversations bruyantes, pas d'éclats, point de grands airs arrogants de vainqueurs, point d'airs penchés et douloureux non plus. Aux façades, pas un drapeau,--hormis quelques longues bannières de crêpe qui se balançaient en signe de deuil pour la mort du roi Georges de Grèce.

Pourtant, alors que la guerre, à son compte, était virtuellement terminée, la Serbie venait de prendre une pari méritoire à l'assaut d'Andrinople, où, fidèle, elle prêtait son aide à l'alliée; pourtant, des milliers encore de ses enfants étaient tombés dans ce suprême effort; pourtant, on attendait, la nuit suivante, quatre ou cinq trains chargés de blessés que nous allions, un peu plus tard, entendre pieusement acclamer, dans les gares de la ligne, et pour lesquels, dans les hôpitaux, on préparait des couches...

Sofia présente un aspect différent. Sans arrogance, quatre jours après la victoire, on s'y réjouit encore, visiblement, du décisif succès que vient de remporter l'armée. La gare est pavoisée; les trois couleurs (blanc, vert et rouge) flottent encore, à la bise assez aigre ce matin, aux façades des édifices publics, aux grilles du square, en face le palais royal, à maints balcons. Et ce n'est guère que d'hier que des démonstrations plus bruyantes ont pris fin. On a promené dans les rues des étendards; on a chanté, illuminé; on a manifesté en foule, au pied de la statue d'Alexandre II, le «tsar libérateur».

Et cela est légitime, et ces marques d'émotion que donne le peuple bulgare le rapprochent de nous, évidemment, accusant des traits de ressemblance, des façons communes de sentir, de vibrer, comme elles accentuent la différence profonde qui existe entre lui et ses voisins les Serbes.

LA VILLE CONQUISE

Andrinople (Odrin), 5 avril.

On n'approche pas sans émotion d'une ville ainsi emportée violemment, après six mois d'angoisses et de souffrances. Quel amas de ruines s'amoncelle au delà de l'horizon? Quels cortèges de spectres hâves rôdent parmi ces décombres?

Eh bien, non! A découvrir de loin Andrinople vaincue, à travers les pâles verdures des bouleaux et des saules qui la paraient comme d'un voile de jeunesse, nos appréhensions d'un coup s'évanouissaient. Dieu! qu'elle nous apparut jolie, séduisante, à la fin d'une douce après-dînée de printemps, vêtue de gris tendre, de bleu de lin, de mauve, allongée, languide ainsi qu'une convalescente, au fond de l'opulente plaine, et dressant orgueilleusement dans un ciel tendre sa mosquée dominatrice, «Sultan Sélim», sa coupole à l'orbe harmonieux et le quadruple miracle de ses minarets, lancés vers le zénith comme des javelots. Et, rassurés, remis des inquiétudes que nous avaient fait concevoir les premières et hâtives narrations, nous nous disions que nous avions été bien fous de nous alarmer ainsi, et de concevoir, seulement, la possibilité que des hommes d'à présent, des hommes qui se réclament de la culture qu'ils sont venus chercher dans la douce France, avaient pu insulter à tant de beauté.