Lendemain de victoire sur le champ de bataille d'Aïvas-Baba:
on rassemble les corps des soldats bulgares tombés à l'assaut.
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DANS ANDRINOPLE PRISE D'ASSAUT
Nous publions cette semaine la première partie du récit de notre envoyé spécial à Andrinople, Gustave Babin. La suite sera illustrée de dessins de notre second envoyé, l'artiste-peintre Georges Scott, qui, après avoir visité les forts pris d'assaut, en compagnie de M. Messimy, ancien ministre de la Guerre, et de M. Bénazet, rapporteur du budget de l'armée, s'est rendu avec eux jusqu'à Tchataldja.
Cette publication nous empêche encore de donner dans ce numéro la seconde partie de la relation du sensationnel voyage «Au coeur de l'Albanie», de notre confrère américain, M.. Paul Scott Mowrer.
BELGRADE ET SOFIA APRÈS LA VICTOIRE
Sofia, 30 mars.
Un printemps doux, précoce. A mesure que, quittant l'ombre glacée des Karpathes, on redescend dans la plaine, vers les luxuriantes vallées du Danube et de la Save, chargées déjà des espoirs de la moisson prochaine, les tendres verdures dont se parent les bouleaux et les saules se font plus touffues, plus vigoureuses; à la blancheur neigeuse des amandiers, jaillis du milieu des vignes dénudées qu'on s'occupe à soigner avec sollicitude, se mêle l'incarnat des pêchers épanouis, les uns parés du rose défaillant des roses de France, d'autres empanachés de pourpre, pareils à de belliqueux plumets. Et, comme si toutes les mains en pleine vigueur n'avaient pas lâché les mancherons de la charrue pour saisir le fusil, tous les champs de Serbie s'émaillent de l'émeraude violente des jeunes blés qui pointent, ensemencés, fraternellement, pour les absents par ceux qui demeurent aux villages, les trop vieux, les trop jeunes, les trop faibles, les vieillards, les enfants, les femmes. Rien ne révèle un pays engagé, depuis six mois, dans la plus implacable des guerres.
Belgrade, la capitale, la ville où devrait battre, plus ardent, le coeur de la patrie, si décimée et si heureuse, offre un spectacle plus étonnant, plus déroutant encore.
Je l'avais surprise, naguère, au lendemain d'un drame farouche, dont plus rien ne subsiste, pas même le petit konak aux grilles enguirlandées de corolles couleur de sang, à peine un souvenir qui va s'effaçant, délavé, submergé dans la mémoire des hommes par le flux des récents et glorieux holocaustes, --je l'avais surprise dansant et chantant. Je l'ai retrouvée, cette fois, au passage, au lendemain de tant d'événements illustres, d'une déconcertante impassibilité, silencieuse, grave, stoïque, et dissimulant à la fois sa joie et ses douleurs.
Les rues, embellies, depuis tant d'années, au point d'être méconnaissables, avaient leur mouvement paisible d'autrefois. Les passants y vaquaient sans hâte à leurs affaires. Les soldats qui passaient, l'arme à la bretelle, pouvaient, tout aussi bien qu'en temps de paix, aller à quelque fastidieuse corvée de place. Seulement, certains d'entre ces hommes en capotes de bure, boitant beaucoup, s'appuyaient sur une canne, portaient l'un ou l'autre bras en écharpe ou promenaient des fronts ceints de linges blancs.