GUIDE DE L'ÉTRANGER À PARIS.
Des sceptiques affirment que la Foire aux pains d'épice est en décadence. Et il est vrai qu'elle a cessé d'être l'attraction «mondaine» qu'elle était, il y a vingt ou trente ans; et que certaines élégances féminines, qui consentent encore à honorer de leur présence la foire de Neuilly, ont décidément délaissé la Foire aux pains d'épice. N'importe. La Foire aux pains d'épice est une antique tradition parisienne à laquelle est resté ingénument fidèle le peuple de Paris. Et les quatre dimanches durant lesquels elle attire, parmi le vacarme des musiques et des boniments, quatre ou cinq cent mille badauds au coeur de Vincennes sont en vérité des dimanches qui ont leur beauté... L'avant-dernier de ces dimanches est celui d'après-demain. Le 20 avril finit la fête.
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Le grand tort des marchands de pains d'épice et des forains qui leur font escorte est d'avoir voulu que «la barrière du Trône» demeurât leur centre de ralliement. La barrière du Trône est à l'est de Paris. Or il n'est plus permis d'aller vivre, ni à plus forte raison d'aller s'amuser à l'est de Paris. Un courant mystérieux emporte la ville à l'occident; et, qu'on le veuille ou non, il faut suivre ce courant-là. Les peintres le savent bien. Et ceux-là même qui s'intitulent «Indépendants» se fussent bien gardés de pousser l'indépendance jusqu'à dresser, le mois dernier, leurs baraquements hors de la zone sacrée. C'est à l'ouest, au bord de la Seine, entre le Champ de Mars et le pont de l'Aima, qu'ils ont érigé cet extraordinaire Salon-couloir, ce monôme de toiles qu'il est nécessaire d'avoir vues, si l'on veut se montrer renseigné, au moment de l'année où nous sommes, sur les choses de Paris.
Un conseil à l'étranger: ne railler qu'avec précautions les manifestations du génie futuriste, orphiste et cubiste dont le Salon des Indépendants vient de nous donner le spectacle. Ne pas s'écrier, surtout, à la vue de ces productions un peu surprenantes: «Les Parisiens deviennent fous!» Car Paris n'est pour rien dans cette affaire, et sa seule faiblesse (si c'en est une) fut d'avoir accueilli avec sa cordialité habituelle des folies venues, pour la plupart d'assez loin...
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A signaler, tout près de là, l'Hippique, au Grand Palais. La fête tire à sa fin; mais ses deux dernières journées passent pour être, ordinairement, parmi les plus brillantes de la série;--brillantes par l'attrait du spectacle et par la qualité des spectatrices. Le Couturier parisien, durant le mois de l'Hippique, est le metteur en scène d'une féerie dont ces dernières journées marquent l'apothéose. Gavarni disait que, dans les musées, il faut aussi regarder... ceux qui regardent. Nulle part un tel conseil n'est meilleur à suivre qu'à l'Hippique. Oui, sans doute, il y a la piste; mais imagine-t-on cette piste-là sans les tribunes qui l'entourent, qui en sont la parure et, à de certaines heures (avouons-le), la raison d'être?
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Toujours à l'ouest: les théâtres! C'est du nouveau, cela aussi. Tout récemment encore la zone des théâtres ne dépassait guère le boulevard des Capucines; la voilà qui s'étend, et dans la direction fatale... Le Théâtre des Champs-Elysées offre aux étrangers, depuis la semaine dernière, la triple séduction de son opéra, de sa comédie, de ses concerts. Tout près de là, sur la scène de Femina, en pleine avenue, c'est une Revue rosse qu'on applaudit; et, de l'autre côté du Rond-point, une scène de music-hall continue d'encadrer avec succès la dernière comédie d'un des académiciens dont Paris raffole. Voilà encore une nouveauté que les étrangers de la dernière génération n'eussent point comprise!
Un académicien, il y a vingt ans, c'était un homme généralement très mûr et vénérable qui ne se souciait point d'aller chercher de la gloire hors de France, et qui, lorsqu'il faisait des pièces, les donnait au Théâtre-Français. Ces habitudes sont abolies. L'académicien de France est devenu nomade. Il a l'esprit aventureux. Il est un peu bohème. On joue Donnay à Marigny; Jean Richepin revient d'une triomphale tournée de conférences en Russie, et l'étranger qu'on eût conduit, il y a huit jours, à l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine n'eût pas été médiocrement surpris d'y trouver sur la scène, acclamé par un auditoire en délire, M. Edmond Rostand!