On a longtemps discuté sur l'origine des cratères lunaires et émis à ce propos les idées les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il semble aujourd'hui bien établi, par les magistrales et récentes recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont formés de la façon suivante: après qu'une croûte solide se fut créée par refroidissement sur la masse incandescente et fluide de l'intérieur de la Lune, les gaz, qui, comme sous l'écorce terrestre et pour diverses raisons, tendent à se dégager vers l'extérieur, ont exercé une pression sur l'écorce. Cette pression interne a eu des effets généralement bien plus énergiques sur la Lune, car elle y était, beaucoup moins que sur la Terre, contre-balancée par la pesanteur des matériaux,--on sait en effet que la pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les pressions internes ont donc aux endroits de moindre résistance soulevé la croûte encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont pris la forme sphérique parce que la sphère est, entre toutes les figures, celle qui, sous une surface donnée, comprend la plus grande capacité. Puis, lorsque la pression a diminué, le centre du dôme s'est effondré dans des circonstances que précise l'étude des photographies qui ont donné aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en est qui sont de formation plus récente que les autres et on a pu déterminer leurs âges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment sur nos photographies, empiètent sur les enceintes des cratères voisins: car en géologie, comme aussi à ce qu'on m'a dit dans les sociétés, les êtres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la résistance a été affaiblie par leur plus longue durée.

LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE
Phot. Le Morvan.

ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Pôle Nord.

Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous rencontrons un peu après avoir dépasse le centre de la Lune un de ces vastes espaces de teinte sombre qui à l'oeil nu donnent à Séléné son saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre trace d'eau. Celle-ci est la Mer des Vapeurs. Inutile de dire qu'on n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperçu la moindre trace de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphère appréciable sur la Lune. Mais nous conservons malgré tout, par une sorte de respect filial, ces anciennes et baroques dénominations données par nos ancêtres en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intéressante par les crevasses énormes, véritables cassures, qui sur des centaines de kilomètres et à travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.

Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante chaîne de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des cratères et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs montagneux trouvés tout à coup à court d'imagination, et ils leur ont purement et simplement donné des noms de montagnes terrestres. Cette imposante chaîne de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mètres de haut, est beaucoup plus considérable en réalité que son homonyme italienne et s'étend sur plus de 600 kilomètres de longueur pour se terminer vers le magnifique cirque à piton central Eratosthène, qui a 60 kilomètres de diamètre. Eratosthène est si profond qu'on pourrait y placer à l'intérieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dépassât les bords du cratère. Comme la plupart des chaînes à la fois de la Terre et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants très inégalement inclinés: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque à pic vers la Mer de la Putréfaction. Cette mer, au nom malheureux et d'autant plus immérité que toute trace de matière vivante et putrescible est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimède dont l'intérieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomètres de diamètre. Un observateur placé au centre de cette plaine ne verrait pas les bords du cratère à cause de la rotondité marquée du globe lunaire, et l'horizon de toute part lui paraîtrait illimité.

Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce
vers la Mer des Vapeurs, l'autre à pic vers la Mer de la Putréfaction.

Phot. Le Morvan.

Enfin, et pour terminer notre promenade à vol d'oiseau, si nous longeons le terminateur encore un peu vers le Pôle Nord, nous rencontrons un des paysages les plus grandioses et les plus féeriques qui se soient jamais dessinés sur une rétine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorgées de sang surhumain, et d'où émergent deux cirques disparates, Aristillus avec son groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte, enferme deux cratères plus petits; à l'Ouest et au Nord, cette mer est bordée par deux belles chaînes de montagnes qui tombent sur elle presque à pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante chaîne des Alpes dont les arêtes projettent dans la plaine des ombres aiguës et démesurées, et qui est coupée dans son milieu par une immense vallée rectiligne, brèche taillée dans la montagne par le glaive de quelque paladin céleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle, comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mètres. 1.200 mètres de moins que le nôtre, et ainsi se trouve respecté--une fois n'est pas coutume--le sens de la hiérarchie.