La Mer des Vapeurs (angle inférieur droit) avec les
grandes crevasses du sol.--Phot. Le Morvan.
| Éclairage du soir, au moment où le Soleil va se coucher sur Copernic et les Karpathes lunaires. | Éclairage du matin, un peu après que le Soleil s'est levé sur le même paysage. |
Phot. Le Morvan.
Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des éclairages différents de la Lune par le Soleil.
Si nous suivons donc par la pensée--qui est encore le plus agréable et le plus rapide des véhicules--le terminateur, en partant du Pôle Sud, nous nous trouvons immédiatement dans une région très montagneuse et criblée d'innombrables cratères. Deux choses attirent de suite notre attention: près du pôle ces cratères ont des formes elliptiques et qui deviennent de plus en plus voisines de la circonférence à mesure qu'on s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est là qu'un simple effet de perspective dû à la sphéricité du globe lunaire, car tous ces cratères sont à peu près circulaires. D'autre part le terminateur, qui, à l'oeil, nous semblait tout à fait rectiligne, prend, maintenant que la photographie nous a donné une vision supra-terrestre, un aspect extraordinairement déchiqueté. Par endroit, l'ombre empiète profondément sur le quartier visible; à côté, au contraire, celui-ci s'avance hardiment en promontoires de lumière déliés dans la nuit; ailleurs même on aperçoit des points isolés, véritables oasis de lumière, environnées d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons à un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux sont les sommets de hautes montagnes que dore déjà le Soleil levant alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi que de Genève, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc déjà rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc à peu de frais admirer sur la Lune cet alpenglühn dont l'attrait fit faire à Tartarin sa mémorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui nous procurent un si rare spectacle céleste n'étonneront pas par leur héroïsme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.
La région du Pôle Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre extrêmement montagneuse. C'est là que se trouve le plus haut sommet de la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste sur l'extrême bord, et qui a environ 8.200 mètres de haut, à peu de chose près l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc proportionnellement beaucoup plus accidentée que la Terre puisque celle-ci a un diamètre quatre fois plus grand. Elle est également beaucoup plus volcanique. Tous ces cratères que nous voyons dans l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement supérieures à celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont des centaines de kilomètres de diamètre. Ils sont construits d'une façon assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'étageant en pente douce vers l'extérieur, en pente souvent très raide (et dont l'inclinaison dépasse parfois 45°) vers la plaine unie qui occupe le milieu de l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos photographies, se dresse un piton isolé généralement moins élevé que le bord du cratère. Certains cirques lunaires ont une profondeur considérable. En particulier le cirque Curtius, visible près du terminateur, est profond d'environ 6.800 mètres. On a pu mesurer exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des différents sommets par la longueur des ombres projetées.
Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant la position du Soleil, c'est-à-dire suivant les diverses phases lunaires, et le même paysage lunaire prend, suivant qu'il est observé avant ou après la pleine Lune, des aspects extrêmement différents. Voici, par exemple, deux photographies du cirque Copernic et de ses environs qui forment une des plus belles régions de la Lune: la première de ces photographies a été prise le soir (il s'agit du soir lunaire naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la chaîne des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes lunaires; l'autre, au contraire, a été prise le matin un peu après que le Soleil s'était levé à l'horizon de ce même paysage. Le contraste de ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres et des lumières lorsqu'on passe de l'une à l'autre. Copernic est d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque régulière dont le diamètre dépasse 90 kilomètres, et dont la profondeur atteint 3.560 mètres.
On a compté sur l'hémisphère visible de la Lune pins de 30.000 cratères de toutes dimensions: on a donné à beaucoup des noms, des noms de savants, d'astronomes généralement, et qui sans cela seraient pour la plupart oubliés depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre 30.000 astronomes de génie, et peut-être même pas 29.000. Tous ces cratères sont aujourd'hui éteints, comme nos puys d'Auvergne, car les photographies prises à plusieurs années d'intervalle n'y ont jamais décelé le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a aujourd'hui la rigidité immobile du cadavre, elle porte la trace visible des convulsions formidables qui jadis la bouleversèrent.