Depuis la découverte par Galilée des montagnes lunaires jusqu'à l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrès réalisés! On ne pensait pas, il y a quelques années, que l'on pût rien ajouter à l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon savant collègue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de réussir à compléter ce qui paraissait inégalable, et les photographies lunaires qu'il a obtenues récemment et dont nous donnons à nos lecteurs quelques spécimens inédits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs des paysages lunaires.
Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de l'Observatoire, au moyen du grand équatorial coudé inventé par le regretté Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de 18 mètres de long, a un diamètre de 16 centimètres environ. Telle est l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant cette image à une distance de 16 centimètres, nous voyons la Lune à peu près comme si nous planions à 3.000 kilomètres seulement au-dessus d'elle, alors que la distance réelle de la Terre à la Lune est d'à peu près 360.000 kilomètres. Mais cette photographie est tellement fine et elle a une telle richesse de détails qu'elle supporte bien soit d'être examinée avec une loupe très grossissante, soit d'être agrandie notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir la Lune de beaucoup plus près encore. Les épreuves partielles que nous donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du cliché direct. En plaçant notre oeil pour les examiner à environ 16 centimètres de la page, ce qui constitue pratiquement la distance à laquelle on peut en moyenne lire le plus commodément, nous voyons la surface lunaire comme si nous en étions séparés d'environ 450 kilomètres seulement, ce qui est à peu près la distance de Paris à Brest. Si d'ailleurs il y avait à Brest des montagnes pareilles à celle de la Lune, nous les verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur ces photographies, d'abord à cause de la courbure de la surface terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant même que par un procédé quelconque, par exemple en nous élevant très haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions échapper à cette première cause d'invisibilité, nous les verrions encore très mal à cause de l'absorption énorme que notre atmosphère fait subir à la lumière dès qu'elle vient de quelques kilomètres seulement dans le sens horizontal. Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont été prises lorsque la Lune était très haute au-dessus de l'horizon, et la lumière d'un astre quand il est au zénith est moins absorbée par notre atmosphère que celle d'un objet terrestre situé à 8 kilomètres seulement de distance.
ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.
L'ANTARCTIDE LUNAIRE Phot. Le Morvan.
Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimètre correspond à environ 3 kilomètres de la surface lunaire. Il n'y a donc pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de vallée, d'accident quelconque du sol ayant 400 ou 500 mètres de dimension et que nous ne puissions déceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les régions polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des étendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les géographes ne connaissent pas encore.
Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: «En agrandissant davantage les clichés directs de la Lune, ne pourrait-on pas y déceler des objets encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?»' Non, et: pour beaucoup de raisons: la première est que le grain même des plaques au gélatino-bromure assigne une limite à la petitesse des détails photographiables; si l'on veut tourner la difficulté en prenant des plaques à grain fin, ou même des émulsions sans grain, celles-ci étant beaucoup moins sensibles à la lumière, on se heurte à un autre obstacle: il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique ne peut jamais suivre rigoureusement la Lune dans son mouvement qui est très irrégulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les images. On devine quelles prodigieuses difficultés ont dû vaincre les sélénographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les résultats actuels; leurs photographies n'ont pu être égalées dans aucun observatoire du monde, pas même dans ceux si richement outillés des États-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphère de Paris, chargée de poussières et de fumées, constitue--ce que prétendent certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un «handicap» redoutable.
Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont été obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au gélatino-bromure et par des durées de pose voisines d'une seconde. Pour obtenir avec le même instrument des photographies du Soleil d'une intensité égale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs, qu'environ un trois-millième de seconde (ce qu'on réalise au moyen de diaphragmes spéciaux ultra-rapides). Cette différence montre immédiatement dans quelle énorme proportion la lumière du Soleil dépasse en intensité celle de notre satellite. En fait, les mesures photométriques les plus modernes ont établi que la lumière de la pleine Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc 600.000 pleines Lunes environ réparties sur le ciel pour produire un éclat égal à celui de la lumière du jour. Si quelque génie malicieux voulait s'amuser à remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumière du jour par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en réalité, pas y réussir, car si même, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il était capable de rendre ces Lunes carrées de façon à ce que, juxtaposées, elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entière de la voûte céleste ayant alors le même éclat que la Lune ne nous procurerait pas encore un éclairement égal à celui du jour à midi, par un beau temps; mais seulement une lumière environ six fois moindre. D'ailleurs, la photographie spectrale a montré que le Soleil a une lumière plus photogénique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement à l'impression qu'ils nous produisent généralement.
Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord que la finesse et le modelé des détails sont beaucoup plus grands à mesure qu'on s'éloigne du bord circulaire vers la ligne qui sépare la partie éclairée de la partie sombre, et qu'on nomme le «terminateur». C'est que, pour les régions situées le long du terminateur, le Soleil se lève seulement, et les moindres aspérités du sol projettent au loin des ombres énormes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres sont d'une grande netteté et comme coupées au couteau, ce qu'on ne voit que très rarement dans nos paysages terrestres. Il y a à cela deux raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la Lune, le lent travail d'érosion et d'atténuation des angles que ces éléments font sur la Terre n'a été qu'incomplet sur la Lune; presque partout le sommet des montagnes et les coupures des vallées y ont gardé la fière et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part, l'atmosphère terrestre tend, à cause de la diffusion de la lumière qu'elle produit, à donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages éloignés. Rien de pareil sur la Lune où il n'y a pas d'atmosphère sensible--comme on l'a démontré par plusieurs méthodes--; de là ce heurté dans les ombres, cette netteté de vitrail qui donne aux horizons lunaires leur étrange et sauvage beauté. Dans les régions éloignées du terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon, les ombres projetées sont de moins en moins longues, et le paysage paraît de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la pleine Lune sont de beaucoup les moins intéressantes; le Soleil y tombe d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlève à la pleine Lune, par la suppression presque totale des ombres projetées, ce relief et cette netteté qui sont si remarquables sur les photographies des phases lunaires moins avancées. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade d'aujourd'hui, à suivre d'un pôle lunaire à l'autre le bord du terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les différentes formes structurales qui caractérisent la Lune tout entière. Et puis, en cheminant aux endroits où le Soleil est à peine levé, nous aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au zénith et où règne, comme l'ont montré les dernières recherches holométriques, une température de près de 180° au-dessus de zéro.