Entrée des vainqueurs.--Phot. D. Karastoyanof.
Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.
Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes, n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment, qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a rendu compte dans le Journal, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à départager des rivaux si ardents?
Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi. Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le désordre.
AU COEUR DE L'ALBANIE
NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN,
PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»
III
Nous donnons ici la dernière partie du récit du voyage de M. Paul Scott Mowrer à travers l'Albanie. Il se termina à Durazzo, où notre confrère fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu puérile et qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante façon sur les sentiments des Serbes à l'égard de l'Autriche.
d'elbassan à durazzo
En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage, tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures. Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il faut compter sur trois jours de voyage.