La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne. Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques maisons albanaises.
Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.
Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir soupe, tant nous étions harassés de fatigue.
Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte, foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie. Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le domaine et nous nous taisions.
«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous disons est vrai.»
Halte dans une auberge albanaise, à Petchine.
Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la pétition.
Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.
La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau. Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti Durazzo.