Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers. Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots. Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la route, caquetaient, allumaient des cigarettes.

Traversée d'une rivière près de Kavaya.

Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs vêtements, la vermine qui s'y était logée.

LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO

Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de San-Francisco (Californie).

M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années. Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef de la Croix-Rouge.

Le «gouvernement autonome» de Durazzo.
De gauche à droite: major A. Pesitch, chef de l'état-major; colonel D. Boulitch, gouverneur militaire; évêque Jacob, ministre du Culte et de l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères.

Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.