Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché commercial sur l'Adriatique.
C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant d'efforts et de privations.
Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.
Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D. Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.
Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de son habileté le succès de la grande entreprise.
Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa prééminence abolie.
L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain nombre de notables grecs avec leurs femmes.
Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.
Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour, il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui fait feu à gauche.
Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â tue-tête: «A bas l'Autriche!»