Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant de l'année où Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des visions: la vision de Paris lui-même. Allez, s'il pleut, visiter nos monuments, madame, ou goûter le plaisir--très parisien, je le reconnais--de vous faire écraser dans les magasins de nouveautés à la mode; mais, si le ciel est clair et le pavé sec, n'allez nulle part; restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde qui donne, à cette heure, un spectacle comparable à celui-ci. Déjà tous les arbres sont verts,--plus résolument verts qu'ils ne le seront n'importe où dans quinze jours. Une gaieté de renouveau pare les gens et les choses. On marche au milieu d'une vie plus légère, et comme accélérée. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles n'ont pas encore renoncé aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers (ou tabliers?); aux étoles dont les enroulements savants composent autour des corps un si joli attirail de défense; elles font semblant d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de bêtes amoncelées je vois se dessiner, en silhouette légère, le «tailleur» très ajusté qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la parure de toute la ville. Il met des étalages de fleurs au coin des rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la flânerie, un peu plus lente, égaie, à l'heure du déjeuner, les trottoirs de la rue de la Paix; il fait éclore, autour des églises, une floraison de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passât, dans les rues, des communiantes à un autre moment de l'année que celui-ci!

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Tout de même Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles à nous montrer que celui de ses rues. Un grand poète et un grand musicien reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront applaudir à la Comédie-Française ce Riquet à la Houppe dont la reprise mit en joie, jeudi dernier, tous les poètes. Et les admirateurs de Massenet voudront tous aller applaudir, à la Gaîté-Lyrique, une oeuvre inédite du maître, Panurge. Oeuvre inédite,--et la dernière qu'ait écrite l'auteur de Werther et de Manon. Massenet se réjouissait d'en donner la première représentation durant l'automne de 1912. Il mourait au milieu de l'été... Rappelons ce détail: il avait écrit sa partition sur un livret signé de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller avait été prié, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est un homme trop occupé pour écrire tout seul, à cette heure, un livret d'opéra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui signifie, en langage parlementaire: sénateur, ancien ministre du Commerce et de l'Industrie...

N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empêche pas qu'un ancien ministre, absorbé par son métier de législateur, n'ait eu le premier la pensée d'aller chercher dans Rabelais --pour Massenet--le sujet d'un opéra, et de travailler à cette adaptation imprévue aux heures de loisir que le Sénat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la «petite fleur bleue» continue d'y fleurir...

Et, par conséquent, aimons l'Orchestre médical qui, sous la direction de l'éminent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadéro, donnera son concours à une fête de bienfaisance. Orchestre médical! Entendez par là non pas un orchestre destiné aux malades, mais un orchestre composé de médecins. Le corps médical ne compte pas seulement, au surplus, quelques musiciens très distingués. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses céramistes. On s'étonne qu'à l'exemple de quelques autres corporations, il n'ait pas encore son Salon!

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En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais, celui des Artistes français. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un Salon des Artistes français sans le «déjeuner du vernissage».

Ce déjeuner, pendant bien des années, fut mieux qu'une tradition et une mode; il fut une religion. La «truite sauce verte» de Ledoyen était, le jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des hors concours, de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient à la gloire de ce titre. En outre, le vernissage était un événement mondain. On s'était écrasé au restaurant; on s'écrasait aux cimaises; et sur la piste sablée du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des plâtres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On lançait les modes d'été que devaient consacrer, quelques semaines plus tard, les journées de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.

Les étrangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur le lieu où s'élevait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans, à aucun lancement de modes nouvelles. «S'habiller pour le vernissage? Merci bien.» Voilà ce que pensent les Parisiennes d'à présent.

Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes français était autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou vingt, ou trente vernissages de l'année. Et puis, on ne s'habille plus à Paris... qu'entre soi et à huis clos; tout au plus consent-on à se mettre en frais pour le théâtre ou pour les courses. Mais quoi! une salle de première, une enceinte de pesage sont des lieux fermés aux vilains contacts de la foule, et où l'on peut sans danger montrer une robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimité.
Un Parisien.