L'article de tête est du professeur Hans Delbrück. M. Delbrück est historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de la passion dans l'histoire. Il a expliqué «la stratégie de Périclès à la lumière de la stratégie frédéricienne» et comparé, ailleurs, «les guerres médiques et les guerres des Burgondes». M. le professeur est un Herr Professor. Il rapproche, sans s'émouvoir et par-dessus des siècles, l'antiquité et les temps modernes, les événements antiques et d'autres médiévaux. Il connaît le passé dans le détail. Connaît-il aussi bien le présent!
«Depuis 1870, écrit-il de nous dans ce numéro de l'Illustrirte Zeitung, la France est en République et est consumée par la soif de la revanche. Mais, aussitôt qu'ils entrevoient l'éventualité d'une guerre, les dirigeants français découvrent clairement que la victoire serait pour eux-mêmes grosse de périls. Car le général qui serait vainqueur de l'Allemagne tiendrait incontestablement l'armée dans sa main et s'en servirait, à la façon de Bonaparte, pour se rendre maître de la France. L'armée française est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires, avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la mise en disponibilité des généraux dépend de tribuns, la plupart fort jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont portés au fauteuil de ministre.
» L'organisation de l'armée n'inspirerait, en temps de guerre, aucune confiance,--en temps de paix, elle ne présente aucune harmonie. L'armée française supporte impatiemment cet état de choses, mais elle le supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans la grande guerre de revanche lui vaudrait, à l'intérieur même, une tout autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires français s'empêtrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir la craindre...
La couverture du numéro de
propagande et de publicité
militaires publié par la
Leipziger Illustrirte Zeitung.
»... En Allemagne, conclut M. Delbrück, nous sommes libres de telles entraves.»
Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi paralysée par son régime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements? Le lieutenant général von Janson répond à cette objection. Il nous montre trois ennemis héréditaires: la France, l'Angleterre, la Russie, séparés jusqu'ici par leurs intérêts antagonistes et réconciliés dans la haine commune de l'Allemagne. Il prévoit une guerre où l'Autriche, aux prises dans les Balkans, l'Italie, occupée en Afrique, laisseraient l'Allemagne seule face à face avec le reste de l'Europe. Le Danemark emboîte le pas à l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de tête de pont aux corps expéditionnaires venus de Grande-Bretagne.
Plus loin, un poète supplie la nation de donner à son héros les moyens «d'aiguiser son épée»,--et, en première page, le héros toujours menaçant nous apparaît lui-même, une fois de plus, dans un portrait violemment colorié.
Sur la couverture, au-dessus de l'indication: «Numéro de la défense allemande», une charge de fantassins, à la baïonnette.
La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris, nous laisse entendre comment on entend cette «défense». Et partout des dessins, des chromos: «L'empereur Guillaume Ier à Vionville (1870)», «L'assaut à Spicheren», «Une attaque de cavalerie», «Entrée du maréchal de Waldersee à Pékin», «La défense du canon,--épisode de la lutte contre les Herréros». Partout aussi des citations à forte charge: «Tous nos voisins sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance» (Frédéric le Grand, Testament politique de 1753).--«Montrons-nous dignes de nos pères et ayons à coeur la devise du grand roi: Toujours en vedette!» Et la phrase de Moltke: «Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le reproche d'être les agresseurs.» Et d'autres, et d'autres, et toujours la répétition obsédante de cette date: 1813... «Un siècle s'est écoulé depuis cette heure où notre peuple, animé du plus bel enthousiasme et du plus noble esprit de sacrifice, s'est levé les armes à la main.» Il y a 46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procédé est le même: effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du feuillet.