Comprenant leur impérieux intérêt commun de défendre avant tout la formule «les Balkans aux peuples balkaniques», ils inclineront sans doute aux concessions mutuelles indispensables pour que la confédération balkanique puisse durer et devenir une grande force politique, économique et militaire.

Certes, les hommes d'État des Balkans, pour arriver à ce résultat, si souhaitable dans l'intérêt vital de leur pays, ont plus que jamais à lutter contre des influences extérieures qui travaillent à les brouiller à mort. L'Autriche, aidée de l'Allemagne et de l'Italie, va évidemment tout faire pour séparer les Bulgares des Serbes et des Grecs. Une guerre entre eux faciliterait singulièrement une occupation austro-italienne en Albanie; les Serbes et les Grecs étant pris entre deux feux. Elle comblerait, en outre, les voeux secrets de la diplomatie allemande, car elle empêcherait pour longtemps la réalisation de la confédération balkanique qui est un véritable cauchemar pour Vienne et pour Berlin.

Des hommes d'État aussi avisés que les souverains des Balkans et MM. Guéchof, Pachitch, Venizelos, ont trop «d'avenir dans l'esprit» pour ne pas comprendre la gravité décisive des prétentions austro-italiennes. Ils rechercheront sur la base de quels principes supérieurs les concessions mutuelles peuvent se faire. Ces principes, on peut les entrevoir. Il est de l'intérêt commun des Balkaniques qu'aucune autre puissance ne s'installe dans la péninsule et que les partages soient faits entre eux de telle sorte qu'aucun souvenir vraiment cruel ne puisse rester au coeur de l'un d'eux. Pour arriver à ce résultat satisfaisant, il convient que la répartition territoriale définitive laisse autant que possible chaque allié parfaitement indépendant dans sa sphère géographique.

LES CONCESSIONS RÉCIPROQUES POSSIBLES

Maintenant, quelles concessions réciproques peuvent être envisagées?

Il semble bien que les Bulgares seront amenés à faire aux Grecs le sacrifice de Salonique, puisqu'il ne saurait être évité sans guerre. Or, cette guerre odieuse entre alliés, au lendemain de la victoire, ne vaudrait certainement pas pour les Bulgares les avantages de toute nature qui peuvent résulter pour eux d'une entente avec les Grecs. D'ailleurs, si les Bulgares laissent définitivement Salonique aux Grecs, avec naturellement les territoires environnants nécessaires pour assurer la défense de la ville, ils ne se priveront d'aucun élément essentiel pour mettre en valeur les territoires de la Bulgarie considérablement agrandie. Bans Salonique, ville avant tout cosmopolite, où il y a fort peu de Bulgares, c'est le port qui est intéressant. Or, les Bulgares vont avoir sur la mer Égée plusieurs points où il est possible de faire d'excellents ports purement bulgares. A Kavala, notamment, la situation est admirable et on peut y créer de toutes pièces un port aussi bien approprié aux besoins de la marine de commerce que de la marine de guerre.

D'autre part, l'abandon de leurs prétentions sur Salonique permettrait peut-être aux Bulgares d'obtenir un autre résultat qui leur serait précieux et qu'ils souhaitent ardemment: la cession de deux îles occupées par les Grecs qui, par leur position géographique, conviendraient singulièrement à la grande Bulgarie; l'île de Thasos, qui paraît presque indispensable pour assurer l'avenir stratégique de Kavala; Samothrace, bien que plus éloignée du rivage, présente le même intérêt pour le futur port bulgare de Dédé-Agatch. Or, ces deux îles, occupées par la Grèce, ont une population grecque. Samothrace compte 3.600 Hellènes et Thasos 12.344. Il est bien évident que les Bulgares ne peuvent songer à obtenir ces îles des Grecs que s'ils font à ces derniers des concessions autour de Salonique. D'autre part, les Grecs n'ont pas d'intérêt à conserver deux îles qui seraient pour les Bulgares des objets trop tentants de constante convoitise.

Entre les Bulgares et les Serbes, il est souhaitable au plus haut point, d'une part que des deux côtés aucune mesure militaire ne soit prise qui puisse être considérée comme offensante et que les Bulgares, appréciant l'étendue et la diversité des sacrifices serbes, ne se montrent pas intransigeants et qu'en tous cas l'arbitrage, prévu avant la guerre, de l'empereur de Russie permette une entente durable entre Serbes et Bulgares qui, au cours des hostilités, ont eu tant de raisons de s'estimer réciproquement. Les Serbes, coupés de l'Adriatique, souhaitent naturellement de n'avoir à s'entendre qu'avec un seul État, la Grèce, pour assurer leur issue économique vers Salonique.

Les puissances de la Triple Entente ont des motifs trop puissants de vouloir la durée de l'union balkanique pour ne pas s'entremettre activement afin de maintenir l'accord des Balkaniques, surtout devant la menace de l'intervention austro-italienne, et pour faciliter les transactions indispensables au partage des territoires conquis sur les Turcs. C'est aux alliés, en cette heure si grave pour leur avenir, à faciliter la mission des puissances qui leur ont manifesté tant de sympathies, en leur faisant confiance, en s'abstenant de récriminations inutiles, en évitant le bluff des demandes exagérées indigne de leur cause, en gardant constantes chez eux l'estime et la reconnaissance réciproques qui doivent rester au coeur de ceux qui ont combattu du même côté, et pour une cause aussi sainte que la libération du séculaire joug ottoman.

Animés de cet esprit, les Balkaniques qui, après avoir triomphé de tant de difficultés, grâce à une entente étroite, ont encore à assurer leur avenir, feront bloc contre l'immixtion dans la péninsule de puissances non balkaniques, si elle se produit, et ils comprendront finalement que, selon notre proverbe, «une mauvaise transaction vaut mieux qu'un bon procès.» Elle vaudra infiniment mieux surtout qu'une guerre fratricide entre les alliés, qui ternirait, devant le monde entier et d'une façon irrémédiable, la gloire jusqu'ici si grande de la magnifique épopée balkanique.
André Chéradame.