--Mais où irons-nous? Peu importe. Jamais bien loin pourtant, car la fugue est rapide, et, comme le plaisir d'amour, ne dure qu'un moment. Ses minutes sont comptées d'avance. Elle est faite d'une joie dévorante et pressée, comme dérobée, volée à l'étalage. Ainsi, que ce soit ici ou là, en un pays étranger tout proche, ou dans un coin de France, la fugue sera folle et presque irréfléchie, un billet de bonheur d'aller et retour. Nous partirons tels que nous sommes, sans autres bagages que nous, et, pour plus de logique, nous devrions être nu-tête, ainsi que pour la récréation, quand nous étions enfants. Ah! cette joie de s'échapper, de «s'enlever» soi-même comme si l'on s'emportait et se prenait en croupe, afin de galoper ailleurs! Et n'est-ce pas, en dehors du printemps, par toute saison, le besoin perpétuel de l'homme, agité sans cesse d'autre chose?

Le lecteur sédentaire qui reste des longues journées plongé dans le livre et qui ne sent plus glisser et couler sur lui le sable des minutes, s'imagine, parce qu'il demeure assis dans le même fauteuil, qu'il ne change pas de place,... il en change constamment, il n'est jamais là où nous croyons et où il croit être... il se dévore en perpétuelles fugues et le volume, le chapitre, la page, la ligne et le mot l'emportent loin du monde. On peut même dire, sans se tromper, que les immobilisés sont les plus grands fugaces. Tous ceux que retient une chaîne ne cherchent qu'à la tendre et veulent la briser... ou l'alléger alors et la supprimer par les escapades de l'esprit. Les grands chemins parcourus sont ceux que, du fond d'un siège usé, combine et recommence le paralytique. Le sommeil est la fugue nécessaire imposée par la tyrannie de la nature, et l'insomnie est une espèce d'échappement maladif et tourmenté de la pensée.

Prenez la vie, la vie quotidienne; vous y verrez que, du matin au soir, tout n'est que fugue ininterrompue, sans répit. Les courses, les visites, les besognes, les prétendues obligations, tous les plaisirs, toutes les affaires, graves ou sans conséquences,... fugues... fugues. La prière en est une et le baiser une autre. La charité, l'exercice du devoir, le sacrifice et le dévouement sont des fugues... car rien de tout cela ne s'opère dans le calme ni la lenteur. Il faut de la fièvre et de la poussée en tout ce que l'on fait avec un grand désir, et l'ardeur a pour loi d'être toujours rapide. Les voyages sont de vastes fugues, et les absences de petites. Et aussi les ivresses et les recueillements. Et à chaque minute, à chaque seconde, la fugue est là qui, se jetant dans les roues d'une autre, nous dérange et nous ravit, en plein travail, au milieu de la conversation, pendant le morceau de piano, quand le comédien parle au théâtre, ou qu'au salon chante la femme, à tout moment, à tout venant...

Nos goûts et nos appétits... Nos courses chez les antiquaires, fugues dans le passé, randonnées dans les plaines du vieux temps... chasses à travers les forêts de l'histoire... Comme on se dit tout à coup, avant le dîner: «Une idée... Si nous allions à Versailles... ou simplement au Bois... le tour des lacs, et puis nous rentrerons,...» l'altéré d'autrefois se prescrit soudain: «Une idée... si nous allions aujourd'hui, tout de suite au quinzième? Non... au dix-huitième?...» Ou bien il pense: «Demain j'irai à l'Empire» comme on décide: «Je pars pour Anvers.» Et tout cela, tout ce qui est fugue a pour caractère aussi de s'accomplir dans une sorte de joie et de contentement vif et soutenu... Il n'existe pas de fugues tristes, de fugues d'ennui. Ces mots-là ne vont pas ensemble, tandis que fugue amoureuse est, au contraire, une locution qui semble tout particulièrement juste et réussie. Venise, Séville, sont des villes qui n'ont pour raison d'être que de marquer les points et les étapes des fugues passionnées, et le bon dimanche hebdomadaire, avec son repos honnête, ou ses risibles tours du monde de banlieue, est la fugue des pauvres gens, des travailleurs de semaine.

Ainsi de fugue en fugue, de balade en balade de nos pensées et de nos coeurs qui nous lâchent, nous trompent, nous faussent compagnie, s'échappent toujours, et ne sont du matin au soir qu'en partance, nous gagnons, sans nous en apercevoir, en la redoutant, l'heure de la mort, la dernière fugue. Et quand je dis: la dernière! Qui sait? Quelles fugues nous attendent? Les immenses fugues d'après la vie...
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

LE ROI D'ESPAGNE A PARIS

Notre confrère M. Raymond Recouly, le brillant rédacteur des articles de politique étrangère au Figaro, reçu en audience au palais de Madrid par le roi Alphonse XIII avant son départ pour Paris, a pu longuement s'entretenir avec lui de toutes les questions qui intéressent et rapprochent la France et l'Espagne, des relations unissant les deux pays, de leur oeuvre commune au Maroc. Le Figaro a reproduit ces déclarations. M. Raymond Recouly, dans l'article qu'on va lire, trace pour nos lecteurs, d'après ses impressions personnelles, un vivant portrait du souverain qui a été, cette semaine, notre hôte.

Sa Majesté Alphonse XIII, roi d'Espagne, est assurément, et de beaucoup, le souverain étranger le plus populaire en France, depuis la mort d'Édouard VII. Dans notre pays où l'on apprécie par-dessus tout la crânerie et la bravoure, qui donc se montra aussi brave, aussi crâne que lui? Les «risques du métier royal» ne sont pour aucun autre aussi grands, aussi quotidiens que pour lui. Il les assume avec un sang-froid, un calme, une tranquillité parfaits, dédaigneux des lettres de menace qui lui parviennent par centaines, refusant obstinément de modifier, sous aucun prétexte, quoi que ce soit du programme des cérémonies.

C'est chez nous, au cours de son premier voyage officiel, à Paris, en 1905, qu'il reçut, si l'on peut dire, le baptême du feu. On sait sa fière contenance au moment de l'attentat de la rue de Rohan, le jeune roi, debout dans la voiture, disant à l'escorte, avec un geste calme: «Ce n'est rien, messieurs, rassurez-vous!» puis se penchant hors de la portière et agitant son casque à long plumage blanc pour montrer aux personnes de sa suite qu'il n'avait aucun mal.