Juste une année plus tard, jour pour jour, au retour de l'église où venait d'être célébré son mariage avec la princesse Ena de Battenberg, ce fut l'effroyable attentat de la calle Mayor. L'anarchiste Morales, du second étage qu'il avait tranquillement loué, sans que nul cherchât à le surveiller et à l'inquiéter, jette une énorme bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs sur le carrosse de gala où se trouvent le roi et la reine. Depuis quelque temps, le sereno, le pittoresque veilleur de nuit, dans les rues madrilènes, avait remarqué un homme qui, du haut d'un balcon, lançait des oranges dans la rue: c'était Morales qui se faisait la main et s'entraînait à ne pas manquer son coup. La bombe tua ou blessa une quarantaine de personnes. Le couple royal, par le plus extraordinaire des miracles, n'eut pas la plus légère blessure.

Et il y a quelques semaines à peine, tandis que le roi, précédant un imposant cortège d'officiers, de généraux, s'en revenait à cheval du champ de manoeuvres où les recrues avaient prêté le serment, un homme s'approche et lui tire, à bout portant, trois coups de revolver que, seule, sa merveilleuse présence d'esprit lui permet d'éviter.

Comment refuser son admiration à un courage si tranquille, à une si parfaite maîtrise de soi?

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Il ne tiendrait pourtant qu'au roi, s'il laissait prendre les précautions que son entourage ne cesse de lui demander, de diminuer, dans une proportion considérable, les dangers auxquels il s'expose. On le supplie, par exemple, de sortir toujours encadré d'une escorte qui tiendrait à une certaine distance la foule. Il s'y est jusqu'ici obstinément refusé. A tout instant, au cours des cérémonies ou des voyages, il est accoutumé à recevoir des placets et des suppliques que les intéressés, ayant toute liberté de s'approcher, lui tendent de la main à la main. Le moyen, dans ces conditions, d'organiser une surveillance tant soit peu efficace?

Les Espagnols ont un proverbe qui revient dans leur bouche très fréquemment: Lo que debe ser no puede faltar (ce qui doit être ne saurait manquer).

Il y a quelques traces de cette résignation dans la bravoure insouciante et un peu fataliste du roi. Il y a ce sentiment que, quoi qu'on fasse, en dépit des mesures les plus minutieuses, les plus strictes, la part d'imprévu restera malgré tout très grande. Et, alors, à quoi bon? Pourquoi donc se gâter, s'empoisonner l'existence? Ne vaut-il pas mieux s'en remettre un peu à la Fortune qui s'est montrée et qui continuera, souhaitons-le, à se montrer si bienveillante envers un homme ignorant absolument ce que c'est d'avoir peur?

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Dans son magnifique et imposant palais de Madrid, la suprême parure de sa capitale, j'ai eu tout récemment l'honneur d'être reçu, en audience particulière, par Sa Majesté Alphonse XIII. Les grandes cours spacieuses, les longs couloirs où se tiennent, immobiles, des hallebardiers, pleins de prestance, les salons où des tapisseries inestimables, les plus belles qui soient au monde, voisinent avec les portraits de Goya, tout cela proclame les longs siècles de gloire de cette puissante monarchie espagnole.

Et, certes, le contraste n'est pas petit entre ce vieux palais et ce jeune souverain, l'un, représentant la fière Espagne obstinément attachée à ses traditions et comme murée dans son originalité, l'autre, épris au contraire de toutes les nouveautés.