Cte de Romanonès. S. M. Alphonse XIII.
Le roi d'Espagne et son président du Conseil.
De haute taille et très élancé, le regard vif, le geste prompt, avec une extraordinaire souplesse de mouvements qui dénote un corps entraîné à tous les exercices, à toutes les fatigues, le roi donne une grande impression de vigueur et de santé. Tout ce qu'on a raconté sur sa faible constitution, sur les maladies qui le guettent, doit être décidément relégué au rang des fables. Le régime minutieux et bien réglé auquel il fut soumis dès sa naissance, les soins vigilants de la plus dévouée des mères, le grand air, la pratique des sports, ont fait merveille.
Il faut une santé peu commune pour déployer une si prodigieuse activité, pour mener, sans défaillance, une existence aussi bien remplie. Les affaires publiques, les conseils de ses ministres, les réceptions, les audiences, la chasse, le yachting, l'automobile, etc., le roi prétend conduire tout cela de front. Il est notamment un enragé joueur de polo. Il y a quelque temps de cela, au cours d'une partie très mouvementée, son poney s'abattit et la tête de celui qui le montait vint donner si rudement sur le sol qu'Alphonse XIII demeura plus d'un quart d'heure évanoui. Sa famille, son entourage, que cet accident avait remplis d'inquiétude, désireux d'en éviter un pareil à l'avenir, le suppliaient de renoncer pour toujours au polo. «C'est une des choses qui m'amusent, qui me récréent le plus, répondit le roi. Pourquoi donc voulez-vous m'imposer pareille privation? La vie n'est plus possible si, par crainte des accidents, il faut renoncer à tout ce qui en fait le charme!»
Le roi est également passionné pour l'automobile. Il est un excellent chauffeur et il adore conduire lui-même. Au moment de son mariage, les automobilistes espagnols et étrangers lui offrirent une fête au Pardo, durant laquelle il fut accueilli par des acclamations enthousiastes. On m'a raconté, à cet égard, une anecdote assez curieuse. Alphonse XIII, toujours désireux d'essayer de nouvelles machines, en achète un très grand nombre dont il se défait ensuite assez rapidement. L'une d'elles ne lui donnant qu'une médiocre satisfaction, il avait chargé son mécanicien de la vendre à n'importe quel prix. Quelques jours après, comme il courait les routes, aux environs de Madrid, il aperçoit de loin une voiture en panne; à mesure qu'il s'approche, il reconnaît que c'est celle dont il s'est débarrassé; par-dessous, étendu à plat ventre, dans la poussière, soufflant et geignant, le malheureux acquéreur essayait, mais en vain, de réparer ce qui était irréparable. Que faire? Le roi, relevant son col et rabattant sa casquette, passa à la quatrième vitesse!...
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Au cours du long entretien qu'il m'accorda, Alphonse XIII me parla du Maroc où l'Espagne et la France possèdent des intérêts solidaires et défendent la même cause. Son grand désir est que l'action des deux pays soit concertée, de manière à ce que les efforts, les sacrifices de l'un bénéficient des efforts, des sacrifices de l'autre. Il me parla surtout de l'armée, de la nôtre et de la sienne. Il connaît un certain nombre de nos officiers; nul, plus que lui, ne rend hommage à leurs rares qualités, à leur énergie, à leur abnégation. Par ses soins, sous son impulsion de tous les jours, l'armée espagnole est en train de subir une très importante réorganisation qui aura pour effet d'accroître sensiblement son nombre et sa valeur. Le service obligatoire vient d'être institué; on a supprimé la faculté des remplacements et des rachats qui éloignaient de la caserne l'élite du pays, tous les jeunes gens des classes bourgeoises et aristocratiques.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'armée qu'on peut constater de très sérieux progrès. Au point de vue économique, pour ce qui est du calme, de la tranquillité du pays, de la solidité du régime, les améliorations sont indéniables. Quiconque revient maintenant en Espagne, après un intervalle de quelques années, note, à tout instant, les heureux résultats de ces améliorations. L'accroissement de la population est considérable, en dépit d'une émigration intense dans l'Amérique du Sud, en Algérie, au Maroc. Cette émigration n'appauvrit point le pays autant qu'on pourrait le croire: un assez grand nombre d'émigrés retournent dans la mère patrie, après fortune faite. Ils y apportent leurs capitaux, leur activité, leur intelligence qui s'est ouverte aux choses de l'étranger. La politique espagnole se fait plus stable et plus saine. Or, l'un des facteurs de cette politique, le facteur essentiel, c'est la personnalité, la popularité du roi. De cela, tous les Espagnols qui sont sincères, tous les étrangers connaissant bien l'Espagne sont unanimes à convenir.
En même temps qu'elle développe aussi sa puissance et sa richesse, l'Espagne éprouve tout naturellement le désir, le besoin de sortir de son isolement. Elle veut ne plus rester isolée, confinée dans sa péninsule. La majorité des hommes politiques et du public incline nettement vers une entente plus étroite avec l'Angleterre et la France.
Le roi Alphonse XIII, par tout ce qu'on sait de son orientation, de ses sympathies personnelles, ressent beaucoup plus vivement qu'aucun de ses sujets ce désir-là. C'est justement ce qui donne à son séjour parmi nous une importance, une signification exceptionnelles. C'est une raison de plus pour qu'on se réjouisse de l'accueil si chaleureux que Paris vient de faire à ce très sympathique et très attachant souverain!
Raymond Recouly.