Dans le laboratoire de l'expédition, au cap Evans, elles ont livré leur secret. Et maintenant les images de l'arrivée au Pôle Antarctique du capitaine Scott et de ses compagnons sont indestructibles. Elles s'ajoutent à la série incomparable de tableaux d'héroïsme dont s'illustre l'histoire de la découverte de la terre par l'homme.
Elles seront répandues partout, reproduites dans les journaux et les magazines du monde entier. Mais les lecteurs de L'Illustration seront les premiers en France à les contempler, en même temps qu'en Angleterre les lecteurs du Daily Mirror. Nous sommes heureux et fiers d'avoir pu obtenir pour eux ce privilège, par une contribution au «Fonds» destiné à liquider les frais de l'expédition et à accomplir les dernières volontés du capitaine Scott.
Pour donner aux documents que nous publions toute leur valeur et tout leur intérêt, nous les encadrons dans un nouveau récit, augmenté de détails encore inédits:
LE POLE SUD CONQUIS EN DIX ANS
De toutes les grandes entreprises géographiques, la conquête du Pôle Sud a été la plus promptement achevée. Alors que le siège du Pôle Nord a duré plus d'un siècle, que les «ténèbres» de l'Afrique n'ont été dissipées qu'après plus de soixante-dix ans de luttes meurtrières, que la mystérieuse Asie centrale a livré ses derniers secrets seulement au prix de longues explorations, en dix ans le Pôle Austral a été vaincu. Cette rapide victoire est due presque tout entière aux efforts de Scott. Si l'infortuné chef de l'expédition anglaise n'a pas eu la joie d'arriver le premier au but suprême, l'honneur d'avoir frayé la voie et rendu possible le succès de son compétiteur lui appartient sans conteste.
Au commencement de ce siècle, on ignorait pour ainsi dire tout de l'Antarctique. On supposait la calotte polaire australe occupée par un énorme continent grand comme l'Australie; mais ce n'était là qu'une vue de l'esprit. Sauf sous le méridien de la Nouvelle-Zélande et dans l'Atlantique sud, on n'avait guère dépassé le cercle antarctique. Que l'on se figure dans notre hémisphère nos connaissances s'arrêtant à peu près à la moitié de la Norvège, à la mer Blanche, à la Sibérie centrale et, de l'autre côté de l'Atlantique, à la côte nord de la baie d'Hudson et à l'extrémité méridionale du Grônland; qu'on imagine enfin qu'au delà de ces limites seulement un fragment du Spitzberg et un bout de l'Océan Arctique nous aient été révélés, on aura dans ses lignes générales la représentation de l'inconnu austral en 1900.
Un an plus tard, Scott commençait le siège du Pôle Sud. Partant de la Nouvelle-Zélande, sur le navire la Discovery, il faisait route vers la terre Victoria, où, en 1841, Ross avait découvert la Grande Barrière, énorme glacier de plus de 500 kilomètres de large. Essayer de pénétrer vers l'extrême sud en s'avançant sur cette immense nappe de glace, telle était la mission de l'officier anglais. Mais, avant d'entamer cette exploration, Scott avait à procéder à des recherches qui, pour être moins attrayantes, n'en avaient pas moins une importance capitale; de leur résultat dépendait, en effet, l'issue de la campagne. Il lui fallait tout d'abord découvrir, à proximité du champ de ses opérations futures, un mouillage où son navire pourrait demeurer en sécurité pendant l'hiver. Dans l'Antarctique, les côtes n'offrent que peu ou point d'abris; en 1901 on n'en connaissait même aucun. Cette circonstance si défavorable est la conséquence de l'intensité du phénomène glaciaire; dans cette partie du monde, les glaciers revêtent une puissance si colossale qu'ils envahissent les baies et les golfes; et si parfois ils les laissent dégagés, leurs énormes masses branlantes en interdisent l'approche. Au pied de ces falaises de glace un navire se trouverait exposé à être englouti par quelque avalanche formidable; avec cela, partout des icebergs dont le moindre heurt enverrait le bateau au fond de l'eau. La seconde expédition Charcot offre un exemple des dangers et des difficultés que ces conditions apportent à l'exploration antarctique. En 1909, le Pourquoi-Pas? arrivait devant une côte complètement inconnue. Une semaine durant, nos compatriotes luttent contre les banquises et les tempêtes pour trouver un port où leur bateau pourrait mouiller; toutes leurs recherches demeurent inutiles et force leur est d'abandonner cette terre dont l'étude eût été singulièrement féconde.
Scott fut plus heureux. Dans le Mac Murdo sound, tout près de la Grande Barrière, il trouvait un excellent abri, et, l'été suivant, au prix d'efforts inouïs, il réussissait à avancer sur ce grand glacier jusqu'au 82° 15' de latitude sud, parallèle correspondant dans notre hémisphère à l'extrémité septentrionale de la terre François-Joseph. Du premier coup, cet officier énergique avait éliminé les deux principales inconnues du problème polaire; il avait découvert une base d'opérations et une voie de pénétration vers l'extrême sud. Dès lors, il ne restait plus qu'à aviser aux moyens de transporter les approvisionnements nécessaires pour la traversée du désert de glace large de 350 lieues qui sépare le Mac Murdo du pôle.
Six ans plus tard, en 1908, un nouveau progrès décisif était réalisé. Avec l'aide de poneys de Mandchourie, Shackleton traversait entièrement la Grande Barrière, puis, escaladant les Alpes antarctiques, arrivait jusqu'à 179 kilomètres du but. Seule la famine l'obligea à s'arrêter.