A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mètres et nous commençons à respirer l'oxygène. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mètres. Nous dépassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000 mètres. Nous sommes environnés par de légers flocons de neige. Le thermomètre marque -10 environ. Nous continuons à monter et, à 15 h. 15, nous dépassons 9.000 mètres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest et, à 15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons à 10.081 mètres au-dessus de la sphère terrestre.
Senouque essaie sa force au dynamomètre; alors qu'à terre l'aiguille s'arrêtait à 105, elle dépasse maintenant 110. J'essaie à mon tour; l'aiguille marque 155, alors qu'avant le départ elle n'indiquait que 140. Nos appareils débitent 5 litres d'oxygène à la minute et nous ne sommes nullement incommodés par la raréfaction de l'air.
Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparaît parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les arbres qui les bordent et jusqu'à l'ombre qu'ils projettent. La surface du globe nous semble légèrement concave. Notre regard embrasse un panorama dont nous croyons pouvoir évaluer le diamètre à 250 kilomètres environ. Au delà, la vue est limitée par un rideau de brume. Le thermomètre est descendu à -18 degrés, mais l'absence totale de vent nous rend cette température très supportable. Nous n'avons plus que trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre provision d'oxygène s'épuise rapidement. Aussi décidons-nous de commencer à descendre.
La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est très délicate. Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitués par six élastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours à craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on à peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on écoute si elle s'est bien refermée. De plus, il est indispensable d'amorcer la descente par une rupture d'équilibre aussi faible que possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute qui s'accélérerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer étant donné le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc à soupaper et, après dix minutes d'efforts, nous constatons un léger mouvement de descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu'à 8.000 mètres.
LE PREMIER CLICHÉ PHOTOGRAPHIQUE IMPRESSIONNÉ A PLUS DE
10.000 MÈTRES D'ALTITUDE. Dans la nacelle de l'Icare: MM. Maurice Bienaimé et Jacques Schneider, photographiés par leur compagnon, M. Albert Senouque. Les aéronautes portent les masques respiratoires reliés aux obus d'oxygène; on voit, à droite, fixé aux cordages, le baromètre dont l'aiguille indique, sur le cylindre, l'altitude atteinte à ce moment.
La descente s'accélère et nous voyons le parachute équatorial s'ouvrir graduellement. 16 h. 20, et nous voici à 7.000. Les précédents mille mètres ont été descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici à 5.000 mètres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait prendre à notre ballon une forme légèrement fusiforme et cette déformation a sa répercussion sur le parachute, qui a des mouvements ondulatoires inquiétants. A 3.000 mètres, nous quittons les masques respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et, à 19 h. 5, nous nous apprêtons à effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygène, le sac à bâche, pour essayer d'éviter les fils télégraphiques, mais en vain. Ironie des choses, après nous avoir allègrement enlevés dans la haute atmosphère, notre coursier est incapable de nous faire franchir un obstacle de 3 mètres de haut. Après une courte lutte, les fils télégraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17 h. 10. Nous sommes à deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. Nous avons donc parcouru un peu plus de 200 kilomètres à vol d'oiseau. Notre ascension ayant duré 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40 kilomètres.
Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme humain, grâce au complément d'oxygène que nous lui avons fourni, résiste parfaitement pendant un laps de temps assez considérable à une dépression de 545 millimètres, correspondant à une altitude d'environ 10.000 mètres.
Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une façon immédiate d'une pareille dépression, il n'en est pas moins assez sérieusement éprouvé dans la suite. Le coeur, battant à la cadence de 110 pulsations à la minute, produit dans les artères et dans les veines une pression égale à une colonne de 25 centimètres de mercure environ. Lorsque la pression extérieure est réduite à 210 millimètres, alors que la pression interne est de 250 millimètres, il se produit dans les tissus du système circulatoire une tension considérable, et il est certain qu'une rupture artérielle ou une extravasation veineuse sont toujours à craindre.
Voici quelques mots sur les différents troubles qui résultèrent pour chacun de nous de cette ascension.