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L'OEUVRE DE PEARY

Après avoir fêté, il y a six mois, le capitaine Roald Amundsen, le héros du Pôle Sud, la Société de Géographie recevra le 6 juin en séance solennelle à la Sorbonne l'amiral Peary, le vainqueur du Pôle Nord. Dans l'histoire des découvertes arctiques, le célèbre explorateur américain occupe une place de premier rang, non seulement de par cette conquête, mais encore en raison de l'importance et de la continuité de son oeuvre dont cette victoire sensationnelle forme le couronnement. Nul des plus illustres pionniers polaires ne compte dans ses états de service un aussi grand nombre de campagnes. De 1891, époque de son début, à 1909, date à laquelle il a atteint le Pôle, Peary a passé pas moins de neuf ans dans le domaine des glaces, soit un an sur deux, et durant cette période a couvert des milliers et des milliers de kilomètres, vivant en Esquimau au milieu des Esquimaux. Chez cet homme extraordinaire, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa volonté qu'aucun obstacle n'a pu rebuter, ou de sa vigueur physique que les rudes épreuves du climat arctique ont été impuissantes à entamer. Alors que l'hiver est la période de repos dans l'exploration du Nord, en décembre et janvier on le voit, bravant la nuit polaire et les froids de 50°, accomplir de longues randonnées. Dans une de ces expéditions a-t-il les pieds gelés, il se fait voiturer en traîneau sur une distance de 450 kilomètres jusqu'à sa station d'hiver, pour y subir l'amputation des orteils, puis, sans attendre d'être complètement remis de l'opération, il repart en avant. Avec Nansen et Amundsen, Peary détient le record de l'endurance dans l'exploration polaire.

Mme R. Peary. Amiral Robert Peary. Mlle Mary Anighilo (née au Grönland).
Le conquérant du Pôle Nord et sa famille.
Photographie Fréd. Boissonnas prise pour L'Illustration le 31 mai et autographiée par Peary.

Pour permettre au lecteur d'apprécier l'oeuvre du voyageur américain, indiquons brièvement la configuration des régions qui ont été le théâtre de ses exploits. Comme on le voit en jetant les yeux sur une carte, au delà de Terre-Neuve l'océan Atlantique envoie dans la direction du Pôle un long bras de mer de plus en plus étroit à mesure qu'il s'étend dans le nord, pour aboutir finalement à l'immense océan couvert de banquises qui occupe la calotte boréale du globe, et au milieu duquel se trouve le Pôle Nord. A gauche, c'est-à-dire à l'est de ce long goulet--désigné successivement sous les noms de détroit de Davis, mer de Baffin, détroit de Smith--c'est l'énorme masse continentale du Grönland, et, à droite, un archipel, grand comme huit ou dix fois la France et composé d'îles très étendues, terres de Baffin, d'Ellesmere, de Grant, etc., etc.

Pendant trois ans, en 1891, puis de 1893 à 1895, Peary s'est d'abord consacré à l'exploration du nord-ouest du Grönland. Au cours de ces campagnes, il parvint notamment à la côte septentrionale de cette terre qu'aucun voyageur n'avait encore foulée. Dans cette région qu'elle a visitée à son tour l'an dernier, l'expédition danoise de Rasmussen, rentrée il y a un mois à Copenhague, a trouvé le cairn élevé par l'explorateur américain au terminus de sa course et rapporté en Europe le rapport sommaire qu'il avait déposé sous cette pyramide de pierres sèches.

En 1898, Peary reprenait le chemin de l'Arctique, et cette fois y demeurait quatre ans de suite. Au cours de ce long séjour, il explore les terres de Grinnel et de Grant qui bordent à l'ouest le détroit de Smith, puis, se dirigeant vers l'est, reconnaît l'insularité du Grönland. Ces terres, les avancées extrêmes du continent américain vers le nord, finissent sous le 83° de latitude environ, soit à 770 kilomètres du Pôle, la distance de Paris à Arles; pour atteindre ce point suprême, il ne restait donc à Peary d'autre ressource que de s'engager avec des traîneaux sur la banquise de l'océan Arctique. Route singulièrement difficile; les nappes solides qui recouvrent les mers polaires sont hérissées d'énormes monticules produits par l'entassement de leurs débris dans les collisions qu'elles subissent, avec cela découpées de lacs et de canaux. Enfin, souvent il arrive que les courants refoulent la banquise sur laquelle le voyageur chemine en sens inverse de la direction qu'il veut suivre. Quoi qu'il en soit, au printemps 1902, Peary s'élançait à travers le puissant embâcle de glaces marines qui obstrue le bassin arctique; mais, après quinze jours de lutte, il était forcé de s'arrêter à 634 kilomètres du but. Cet échec ne le décourage pas; quatre ans plus tard, en 1906, il recommence la lutte, et, cette fois, réussit à battre tous les records établis auparavant et à approcher à 320 kilomètres du Pôle. Deux ans après, en automne 1908, l'énergique Américain revenait s'établir sur la côte septentrionale de la terre de Grant. De là, au printemps suivant, avec 24 compagnons, 7 marins et 17 Esquimaux, et 133 chiens attelés à 19 traîneaux, il s'engageait de nouveau sur la banquise. De son point de départ au Pôle, la distance à vol d'oiseau était de 740 kilomètres; grâce à des circonstances particulièrement favorables, elle fut couverte en vingt-sept étapes, et, le 7 avril 1909, l'explorateur avait la joie de déployer le pavillon des États-Unis sur la fraction de la banquise mobile qui, à ce moment, occupait le gisement de l'extrémité septentrionale de l'axe terrestre.

Le Pôle est un point mathématique dont la position ne peut être déterminée que par des observations astronomiques. Pour être fixé sur la situation exacte d'une localité atteinte par un voyageur et dont il a observé la latitude, il suffit de vérifier ses calculs. Aussi, à la demande même de Peary et conformément d'ailleurs à l'usage, ses documents furent soumis par la Société de Géographie de Washington à l'examen des trois spécialistes officiels les plus compétents des États-Unis. Le verdict rendu par ces experts est catégorique. Après avoir pris connaissance des minutes des observations et des instruments ayant servi à les exécuter, ces savants ont signé un procès-verbal déclarant que Peary avait atteint le Pôle Nord et qu'en raison de cet exploit il était digne des plus grands honneurs. A la suite de ce contrôle officiel, dès 1910, les deux grandes Sociétés de Géographie de Londres et de Berlin ont tenu à honneur de recevoir solennellement le vainqueur du Pôle boréal. Pour être quelque peu tardif, l'hommage que Paris rendra à son tour au conquérant des glaces arctiques n'en sera pas moins chaleureux et cordial.

Dans la visite qu'il nous fait, l'amiral Peary est accompagné de sa femme et de sa fille, qui, elles aussi, ont place dans l'histoire polaire. Mme Peary a accompagné son mari dans plusieurs campagnes et a même hiverné avec lui dans le Grönland septentrional, et c'est pendant ce séjour au milieu des glaces qu'est née, en 1893, Mlle Peary.
Charles Rabot.