CONVERSATION AVEC ESSAD PACHA
La demeure d'Essad pacha et de son état-major est une vraie forteresse gardée par les soldats turcs. Les Serbes qui l'ont occupée auparavant n'ont pas été tendres pour la propriété d'Essad pacha. Il s'en plaint, mais sans trop d'amertume.
Le maître de Tirana et de toute l'Albanie, au nord du fleuve Scumbi, a cinquante ans environ; il est vigoureux et d'allure militaire. Ne sachant que quelques mots de français, son chef d'état-major sert d'interprète. Il sait écouter, parle avec finesse; parfois ses yeux brillent, ses traits durcissent et on se sent en face d'un chef qui veut être obéi sans défaillance. Cependant il sait sourire et faire sourire; il a de l'ironie. C'est un militaire doublé d'un diplomate et qui combine les manières orientales à la rudesse d'un hobereau prussien. Il dément avec dédain les bruits qui ont couru sur ses relations avec le roi de Monténégro. Il n'y a eu nulle entente de sa part avec celui-ci. Il a rendu la ville à cause de la famine. La résistance était impossible, non seulement un jour, mais quelques heures de plus. A chaque fois que je reviens sur ce sujet, il se montre plus catégorique.
Mais quelle est sa position en Albanie, entouré de troupes turques, vêtu en général turc, placé entre le gouvernement provisoire de Valona, presque reconnu par l'Italie et l'Autriche, et le gouvernement de Constantinople et ce padischah auquel ses propres soldats à lui, Essad pacha, souhaitent encore chaque jour, après la prière, longue vie et long règne? Je le lui demande.--«Quant au gouvernement de Valona, me dit le général avec un sourire, comment voulez-vous que moi, général turc, j'entretienne des relations avec lui? Les consuls d'Autriche et d'Italie m'ont informé qu'un tel gouvernement existait. Je n'en sais rien. Cela ne me regarde pas!»
Et, montrant les dents et clignant des yeux: «Maintenant il y a la question de mes relations avec le gouvernement turc. Rien de plus simple. J'attends les ordres du ministère de la Guerre turc. Mais parfaitement... Je suis prêt à conduire mes hommes où on voudra, pourvu que ce ne soit pas trop loin. Par exemple je n'irai pas à Bagdad ou au fond de l'Asie Mineure. Cela n'a pas besoin d'explication.»
Voilà une loyauté parfaite. Mais Essad insiste: «Quand j'ai nommé Hamid bey mutessarif de Durazzo, il m'a demandé:--A qui dois-je m'adresser pour prendre des ordres? --A Dieu, lui ai-je répondu, et ensuite à qui tu voudras, sauf à moi.» Mais qui gouvernera ce pays, ai-je demandé à mon tour? Il rit: «Vous oubliez que l'Autriche et l'Italie estiment qu'il y a un gouvernement à Valona.»
Cependant il dévoile quelques-unes de ses pensées. Il veut «le bonheur de l'Albanie». C'est vague; comment l'assurer? L'indépendance est le point principal, puis: compromis honorable avec la Turquie, organisation du pays conformément à ses traditions nationales, recours à l'assistance européenne au point de vue financier et technique, mais sans arrière-pensée, sans tutelle autrichienne ou italienne. «Quant à mes aspirations au trône d'Albanie, merci, pas pour moi! déclare-t-il. Qu'on nous laisse en paix; et avec mes amis et tous les chefs du pays peut-être ferons-nous de bonne besogne.»
Il y a, en Albanie, trois religions: l'islam, l'orthodoxie et le catholicisme romain. Aussi a-t-on pensé, assez sottement d'ailleurs, qu'un prince ou qu'un roi protestant, n'appartenant à aucune de ces communions, concilierait tout. Essad pacha estime la trouvaille plaisante. «Pourquoi pas un juif? dit-il, vraiment, ce sont là des propos et des jeux d'enfant. Ce qui importe et ce qui importe seul, c'est notre indépendance, et par indépendance j'entends non pas une étiquette couronnée mais une réalité assurée et indiscutable.»
Pour l'instant, Essad pacha se repose, maître dans le fief de ses pères, ayant le temps d'attendre qu'on vienne le chercher si l'on a besoin de lui, conscient de sa force et de sa puissance, prêt à bondir au moment opportun, et sûr que rien ne se fera sans lui dans l'Albanie du Nord.
Franz de Jessen.
Ajoutons, quant aux rapports d'Essad pacha et du ministère de la Guerre à Constantinople, que le gouvernement turc considère ce grand chef albanais comme un simple rebelle. Certains des membres de ce gouvernement s'expriment même à son sujet avec la dernière violence. Comme notre collaborateur Georges Rémond, pensant à ce moment partir pour l'Albanie, s'entretenait de lui avec le colonel Djemal bey, gouverneur militaire de Constantinople, celui-ci lui déclara textuellement: «Essad pacha est le fils d'un bandit enrichi par Abdul Hamid, bandit lui-même, ayant fait assassiner. Hassan Riza bey, commandant la place de Scutari, l'un de nos meilleurs officiers, et ayant lâchement rendu la ville après entente avec le roi de Monténégro. Il n'existe pas d'homme plus scélérat et plus bassement ambitieux...»