Les fêtes de la semaine prochaine, à Montmartre, ne les attireront sûrement pas. Elles attireront trop de monde pour que le snobisme y puisse trouver du plaisir. Je crois que, tout de même, en dépit de la cohue, elles vaudront d'être vues.
La Butte et ses alentours sont habités par des hommes qui ont beaucoup d'esprit, qui sont gais, et qui savent perdre leur temps à des besognes charmantes qui ne rapportent rien; car ils sont généralement pauvres, ce qui explique pourquoi ils méprisent volontiers l'argent. On sait que leurs fêtes de la semaine prochaine--trois pleines journées de réjouissances!--son des fêtes d'adieu! On rira. On devrait pleurer, puisqu'il s'agit de saluer Montmartre non pas comme on salue un vainqueur, et comme le saluait, il y a vingt ans, le gentilhomme Salis, mais comme on salue un mort.
En effet, Montmartre s'en va. Montmartre s'écroule; non de vieillesse, mais d'ambition. Montmartre veut avoir des rues larges à la place de ses ruelles, des garages d'automobiles à la place de ses petits jardins. La Butte veut être une butte moderne; électricité, téléphone, ascenseur et sagesse à tous les étages...
Il faut en prendre son parti. Les démolisseurs sont à l'oeuvre, et le drame est commencé. Des ruelles historiques de Montmartre ont déjà disparu; d'autres vont disparaître, et cela continuera aussi longtemps que derrière les peintres qui enragent et les poètes qui pleurent, il y aura des propriétaires qui se frottent les mains.
Il y aura donc peut-être, fout compte fait, pour l'Étranger qui passe, quelque chose de plus intéressant à voir dans Montmartre, la semaine prochaine, que les fêtes qui s'y donneront: il y aura Montmartre lui-même.
Qu'il s'y promène avant qu'y sévisse le vacarme des cavalcades; et qu'il retourne y poursuivre sa promenade, après que les cavalcades auront passé.
Même entamée par la pioche des entrepreneurs, la Butte demeure quelque chose de charmant. Certaines des rues qu'on y voit encore--telles la rue de l'Abreuvoir et la rue Girardon--étaient, au dix-septième siècle, des sentiers: et ces sentiers eux-mêmes avaient été tracés sur une terre foulée autrefois par les Druides, et où Mercure et Mars eurent des temples! Il n'y a plus de temples à Montmartre; mais il y reste encore trois moulins. Les «Amis du Vieux Paris» n'ont point d'architectures vénérables à y faire admirer aux étrangers: mais d'amusants débris du passé, des morceaux de pavillons, d'abbayes, d'observatoires, des traces de destruction guerrière y évoquent l'histoire de dix siècles, à côté de maints cabarets fameux où se racontent l'histoire... et les histoires d'hier.
On ne peut pas dire que la Butte soit une belle chose, en vérité; mais tant d'événements s'y sont passés, et tant de figures y ont passé qu'on peut dire qu'elle compose à elle seule le plus prodigieux recueil d'anecdotes qu'il y ait à Paris.
Étrangers, allez vite feuilleter le recueil, avant que le Progrès en ait chiffonné et balayé les dernières pages!
Un Parisien.