A cet instant, la malle quitte son air bête pour prendre figure de camarade, et sa vue ne nous choque pas, si laide et si fatiguée qu'elle soit. C'est d'ailleurs en peinant et en vieillissant qu'elle gagne du caractère et de la physionomie. Une malle propre, reluisante et neuve ne signifie rien, n'a pas de raison d'être. Il faut qu'elle ait, le plus tôt, un passé derrière elle, et beaucoup de pays, qu'on la sente lourde et lasse, ne s'étonnant plus guère, et revenue de maints endroits lointains comme de maintes illusions. Il faut qu'elle ait été cahotée, heurtée, cognée, brutalisée, que, sans même avoir besoin de lire les adresses des hôtels dont elle est couverte, et qui, collées les unes sur les autres, lui font partout des emplâtres glorieux et racornis, nous n'ayons qu'à la regarder pour nous souvenir... pour qu'elle nous retrace tous les voyages que nous avons faits avec elle et ceux aussi que nous n'avons pas pu faire et que nous ne ferons jamais. Alors elle est presque émouvante... Les mots Rome, Naples, Tolède, Prague, Florence, Bruges, lui font un calendrier rétrospectif dont nous détachons les feuillets par la mémoire. Nous lui parlons, nous la tutoyons. Elle est «notre vieille malle», qui a trimé comme nous, qui au long de nos courses par le monde a contenu tant de choses, même celles que nous n'avons pas rapportées!

Et il y a des malles pour tous les goûts, pour tous les âges, pour toutes les conditions. La malle, c'est l'homme. Celle de l'enfance et de nos trousseaux de collège n'est pas celle de la jeunesse et de l'âge mûr; la malle du domestique ne sera jamais prise pour celle du maître, même si elle a d'abord appartenu au maître. En la donnant il l'a changée. La malle de l'ouvrier, celles du bourgeois, du mondain, du riche, de l'Anglais, de l'Américain, de la femme élégante, et cent autres, révèlent aussitôt la qualité de leur possesseur. La petite valise jaune du soldat en permission, et toujours fermée par une ficelle, n'est-elle pas légendaire, classique? Et si je ne parle pas de celle du prêtre, c'est que le prêtre, chacun le sait, n'a pas de malle. On ne lui connaît toute la vie qu'un sac, un sac noir, comme au séminaire. Seulement, si c'est un curé très vieux, le sac est en tapisserie.

Enfin, si la malle isolée m'a quelquefois fait l'effet d'un cercueil qui attend qu'on le cache en l'introduisant vite dans la terre, que dire de l'étrange et gênante impression que toujours me causent les malles réunies par centaines, quand je les vois dans les gares, à l'arrivée du train, alignées, comme après un sinistre, sur les parapets de chêne. Je ne peux pas croire qu'elles ne renferment que du linge, des vêtements et des mouchoirs, j'ai l'obsession qu'elles contiennent du mystère et de la vie éteinte, et que des morts y sont déjà couchés, et que ces morts sont nous-mêmes, oui, nous-mêmes, d'avance étendus, n'ayant plus rien à déclarer, tout prêts pour la Consigne.
Henri Lavedan

(Reproduction et traduction réservées.)

UN ROMANCIER DANS LES COULISSES

MICHEL PROVINS

Lorsque Michel Provins, entre tous les sujets qui pouvaient également le tenter, a choisi celui de ce Roman de théâtre dont la publication commence aujourd'hui, j'imagine qu'il a obéi à une pensée en quelque sorte personnelle, amicale: il a voulu faire une oeuvre qui fût particulière aux lecteurs de La Petite Illustration, une oeuvre pour eux, et qui leur apportât le plaisir dont ils semblent si friands. Presque chaque semaine, en effet, ces lecteurs reçoivent une pièce de théâtre, et, dans leur fauteuil, ils se donnent le plus confortablement du monde le spectacle de toute la comédie contemporaine. Mais, au théâtre, n'y' à-t-il que la littérature...? Chaque représentation n'a-t-elle pas son histoire plus ou moins secrète, ses dessous mystérieux, des amours, des affaires, des rivalités de vedette ou d'argent...? Comment donc sont reçues, montées, distribuées, répétées, portées aux nues ou étranglées, ces comédies imprimées dont la lecture est si calme, comment se comportent dans la réalité ces acteurs et actrices dont se voient les noms fameux en regard des personnages,--tout cela qui leur apparaît un peu lointain, d'autant plus attirant, est-ce que ces amateurs passionnés du théâtre en imagination, le plus beau de tous, ne seraient pas bien aises tout de même de le connaître un peu...? Ils auraient ainsi, toujours chez soi et sans se déranger, le tableau complet de la vie comique, les moeurs à côté des oeuvres, les pièces qu'on joue et ceux qui les jouent, la scène et les coulisses, les deux côtés du rideau.

Et cette intention, qui fut une attention, sera d'autant plus goûtée que, s'il eût l'ingéniosité de la concevoir, nul aussi ne pouvait mieux la réaliser que Michel Provins.

Michel Provins, en effet, dont le théâtre et le journalisme littéraire ont établi la réputation, est un spécialiste, pourrait-on dire, du Parisianisme. Mais il faut s'entendre, car il y a Parisianisme et Parisianisme. Michel Provins n'est même pas de Paris. Il est Bourguignon, est resté Bourguignon, revient chaque année au berceau de sa famille, ne se repose et ne se plaît que là. Si la vie le lui eût permis, peut-être qu'il n'eût décrit que la campagne et ses plaisirs et l'on verra dans le roman d'aujourd'hui avec quelle ferveur attendrie il parle de la poésie et du bonheur des belles existences rustiques. Mais Michel Provins, qui fut secrétaire de Waldeck-Rousseau, a été de bonne heure initié aux affaires, à la finance, à la haute finance. Son talent, son goût pour la littérature et principalement pour le théâtre achevèrent d'élargir le cercle de son information. Il apparaît ainsi comme un observateur qui n'a pas choisi son milieu et qui a seulement observé celui où il s'est trouvé. Il a fait du Parisianisme comme d'autres font des paysanneries, uniquement parce qu'il avait de bons yeux, le sens de la vérité, et que c'était cela qu'il voyait.

De là son charme, son originalité vraie. Michel Provins est un Parisien à la bonne franquette, un boulevardier sans façon, un ironiste charmant homme. De silhouette élégante et mince, les yeux bleus, la moustache fine et toute la physionomie comme la moustache, l'air un peu d'un administrateur de grande banque, cordial, souriant, sérieux, on le sent tout de suite dans la vie, dans la réalité, autant que dans les livres, intéressé par les hommes et par les choses, sincèrement, directement, naïvement, comme on l'est dans la pratique, avant de songer à ce qu'on pourra dire en ses écrits, attitude d'esprit qui est la plus précieuse et la plus féconde. Elle exclut toute prétention. Elle est la sincérité même et le naturel. Michel Provins dédaigne tout enjolivement, tout apparat, toute «pose» proprement littéraire. Il n'a rien d'un gendelettre acharné à une ingrate profession, ni d'un écrivain à système. Il est seulement un des hommes les plus avertis de la vie, qui s'est trouvé à même de la connaître sous ses aspects les plus variés, dans les milieux parfois les plus fermés, côté dames et côté messieurs, et qui, tout naturellement, selon ses dons et moyens, s'est mis à la peindre comme il l'avait aperçue, non sans en dégager quelque philosophie qui ressemble à une morale ni sans y mêler un peu de ce sentiment, j'allais dire de cette tendresse ou mieux encore de cet attendrissement qui, chez beaucoup, est comme la revanche des occupations les plus positives......