M. Michel Provins. Portrait par Caillac.

Cette simplicité d'un écrivain sans doctrine se révèle dans le choix même de la forme qui a fait le succès de Michel Provins. Ses livres, il ne les compose pas à la manière des romanciers: cela l'ennuierait ou simplement le fatiguerait. Il est un dialoguiste, comme le furent avec tant d'éclat les Lavedan, les Donnay. Peut-être même, à l'heure actuelle, est-il le seul qui y excelle encore. La loi de ce genre est la fantaisie, la fantaisie dans la vérité, la vérité dans l'ironie: tout l'art consiste ici dans le dosage de la satire, de l'observation, de l'esprit, de l'enjouement, du scepticisme et de la morale. Et il est incomparable, ce dosage, dans la Femme d'aujourd'hui, les Passionnettes, l'Entraîneuse, Comment elles nous prennent, Nos petits coeurs, Toute la lyre, Du désir au fruit défendu, et tant d'autres volumes, à la fois si harmonieux et de ton si pareil, si nuancés dans leur fond. Même quand il renonce au dialogue, Michel Provins ne renonce pas à s'effacer lui-même au seul profit de ses personnages. Il adopte alors le genre épistolaire qu'il ne manie pas moins heureusement. C'est ainsi que, dans Celles qu'on brûle et celles qu'on envoie, il a tiré de ce procédé l'effet le plus ingénieux. Chacun des héros qu'il met en scène, le mari, par exemple, qui découvre que sa femme le trompe, rédige, en un moment de sincérité, une longue épître où il se peint tout entier et laisse parler son âme: celle-là, c'est la lettre à brûler. Puis, en regard, sans aucun commentaire, se trouve une toute petite lettre de rien du tout sur les affaires courantes de la vie qui continue: c'est la lettre qu'on envoie: antithèse qui correspond justement à la duplicité de toute existence ou du moins à son mystère.

La vérité, c'est donc que Michel Provins est, avant tout, un homme de théâtre et je regrette que ce ne soit pas aujourd'hui le lieu d'étudier un peu plus longuement cet aspect essentiel de son talent. Chacune des scènes qu'il publie de quinzaine en quinzaine dans un quotidien et qui constituent ses volumes est une pièce de théâtre parfaitement composée. Outre le dialogue, Michel Provins ne possède pas seulement les qualités, qu'on pourrait appeler matérielles, de l'auteur dramatique, le sens de l'effet, du mouvement, la logique scénique. Tout ce qui se présente à son esprit sous la forme théâtrale prend un sens, une portée, une valeur morale. A cette tâche qui l'amuse, en cette observation légère et gaie, il apporte tout le sérieux d'une longue réflexion et le soin méticuleux d'un écrivain attentif... Si ses amants, qui ne sont pas toujours recommandables, si ses petites femmes, qui ne sont pas toujours ni bien vertueuses ni bien amoureuses, si tous ces figurants de la «passionnette» parlent selon leur nature et la vie, ils parlent aussi selon la langue, et bien qu'ils ne s'expriment que pour se peindre, ils ne le font pas au hasard et en disent bien souvent plus long qu'ils ne pensent. Ce dialoguiste est un satirique et ce Boulevardier, venu de Bourgogne, a des vues d'ensemble. C'est ainsi que peu de sujets furent plus justes, plus compréhensifs, plus actuels en leur temps et plus neufs que celui des Dégénérés dont le titre même est demeuré générique (ce n'est pas une méchante pointe...!). Ce type du ministre veule, du groupe Gibou, cette femme arriviste, ce financier complaisant, tous ces désossés, sans morale, sans foi et sans force, n'ayant pas même l'énergie des petites vilenies qu'ils commettent presque sans les avoir voulues, n'ayant' d'autre conception de l'existence que celle d'un plaisir qu'ils sont aussi incapables de conquérir que de goûter, tout cela demeure comme une des peintures les plus réussies et les plus authentiques d'une époque dont on peut, par bonheur, espérer déjà qu'elle n'est plus tout à fait la nôtre.

Au surplus, les lecteurs d'Un roman de théâtre vont se trouver bien à l'aise pour apprécier à la fois Michel Provins tout entier, car je ne serais pas étonné que ce fût là justement un de ses ouvrages les mieux venus. Il semble qu'il y ait combiné avec un bonheur particulier les deux procédés où il excelle --le dialogue et les lettres--et il y étudie le milieu pour lequel nous savons son goût naturel et sa compétence acquise. J'ajoute qu'il est à l'âge de maîtrise où les dons et l'expérience s'harmonisent comme d'eux-mêmes dans le travail créateur. Un jeune homme de famille et de province, pris à l'éblouissement du théâtre, de l'applaudissement et de l'amour, puis revenu à la vérité de la vie et du coeur, des comédiens et des comédiennes, des étoiles, des auteurs, des critiques, une fille de financier qui n'échappe à la misère que par des engagements de toutes sortes, des commanditaires et des directeurs, des lectures de pièces, des répétitions, des chutes et des triomphes, de la puérilité, des nerfs, et, contre tant de faux-semblants, un peu d'amour vrai, d'innocence et de pureté qui ont tout de même ici, comme dans la vie, le dernier mot,--en faut-il tant à un excellent et malicieux dialoguiste pour charmer, attacher, et parfois doucement émoustiller les amateurs si ardents que nous sommes tous de toutes choses théâtrales...?
Gaston Rageot.

LE VOYAGE D'UNE COCCINELLE

par ROSEMONDE GÉRARD

Tandis que j'écrivais, hier soir,

Près de la fenêtre entr'ouverte,

Parmi l'odeur, l'odeur si verte,