Un matin, sur les flancs du mont Donyo-Sabuk, dans l'Est africain anglais, un indigène Masaï accourt m'avertir que le cheval d'un Européen absent vient d'être tué par des lions.
Je me rends en hâte sur les lieux et constate que la porte d'une petite écurie en bois a été forcée, que le cheval a été tué à l'intérieur et tiré au dehors par les fauves. Ceux-ci, alourdis, ne doivent pas être loin. Je prends quelques hommes avec moi pour battre un petit ravin. Effectivement, les lions, car ils sont deux, un mâle et une femelle, sortent au pas d'un buisson épineux où ils étaient tapis, ils sont gorgés de viande et leur ventre énorme traîne presque jusqu'à terre. Je les vise dans mon oculaire photographique 9x12; mais, les apercevant mal, je prends le pas de course pour me rapprocher autant que possible. Inutiles efforts, les deux fauves se décident à prendre le galop et à remonter la pente de la montagne à une allure que je ne puis soutenir. Quelques instants après ils rentrent dans un bois sombre où je ne me risque pas à les suivre. Je change alors mes batteries et décide de photographier les lions la nuit suivante. Pour cela, j'appelle tous mes hommes disponibles qui, s'attelant au nombre d'une trentaine, arrivent avec une peine inouïe à déplacer de quelques mètres le cadavre du grand cheval blanc, de façon à le mettre dans une position plus favorable à mon affût. Je fais construire une petite cabane en branchage épineux, installe mon magnésium et mon appareil photographique en bonne position et je descends au camp.
Le soir, je me rends à mon affût, sur les flancs de la montagne, en recommandant à mes hommes de monter au premier coup de fusil.
Le soleil va se coucher à l'horizon des grandes plaines que je domine, ses rayons lui font comme une auréole incandescente, son disque rouge paraît énorme dans la brume légère du soir.
La nuit vient et son silence n'est plus troublé que par le claquement du bec de l'engoulevent au vol feutré engloutissant quelque coléoptère, ou par le chant vraiment euphonique d'une sorte de rapace nocturne égrenant ses notes perlées.
Je m'introduis dans mon petit réduit épineux, et les sens aux aguets, calme, avec l'indifférence que crée l'habitude, je rêve, pour tromper l'attente, à la patrie lointaine, aux êtres aimés laissés si loin, là-bas...
Il peut être 10 heures quand le silence est rompu par des froissements dans les grandes herbes. C'est alors que l'esprit travaille et que la sagacité du chasseur s'essaie à interpréter les sons pour en déduire leur auteur; car chaque animal a son allure, qu'il est facile de déterminer à l'oreille avec un peu d'habitude.
J'arrive, au bout de quelques minutes, à me rendre compte que ce sont bien des lions qui avancent. Ils avancent, mais d'une façon intermittente, ils font 20 ou 30 mètres et restent immobiles de longues minutes avant de faire de nouveau quelques pas. Ces animaux sont évidemment en méfiance, ayant été dérangés le matin même et sachant la présence d'un chasseur dans la région.
Je n'insisterai pas sur la dose de patience qu'il faut déployer dans ces circonstances, je dirai seulement que ces lions mirent plus d'une heure certainement à franchir la distance qui les séparaient de mon appât, lorsque je commençai à les entendre.
Enfin, à un moment donné sous la lune blafarde, fantômes blancs immobiles en face de moi à exactement 7 mètres, j'aperçois un magnifique lion et une lionne. Ils me fixent sans un mouvement et me voient certainement. Pensant qu'ils vont peut-être fuir sans toucher au cadavre, je me prépare à déclancher mon magnésium, lorsque d'un commun accord ils se jettent sur le cheval, l'empoignent non avec la gueule, mais avec les griffes de devant et s'arc-boutant sur le train de derrière ils le tirent à eux pour l'emporter...