Je fais exploser mon magnésium, une lueur intense m'éblouit, accompagnée d'une détonation très forte provoquée par un malheureux excès de poudre. Mes hommes croient à un coup de fusil, une immense clameur monte de la vallée célébrant la mort probable du «simba couboua» (grand lion) qu'ils avaient aperçu le matin même, et trente torches illuminent bientôt le paysage.
Je renvoie tous mes gens en leur recommandant expressément de ne revenir qu'à la troisième détonation de mon fusil.
Je m'installe de nouveau dans mon réduit, m'entoure d'une grosse couverture, car je suis transi par le froid relatif des nuits africaines, pose ma carabine Mannlicher à ma portée, bien décidé cette fois à faire une fin au grand lion.
Je suis à peu près sûr que les fauves reviendront, car leur audace précédente prouve leur appétit. Ce sera long, évidemment, mais je suis armé d'une inébranlable patience.
Ma patience fut mise à trop forte épreuve, hélas! car je m'endormis... et, lorsque je m'éveillai, le cheval n'était plus là! Les lions étaient venus, avaient empoigné le lourd cadavre et l'avaient traîné à plus de 100 mètres de là sur une pente assez forte, à travers les hautes herbes et les ronces. Ils avaient réussi à deux le travail de trente hommes... Belle manifestation de leur force musculaire que je tenais à signaler.
Je ne sais rien de plus formidable, de plus beau et de plus impressionnant que le rugissement du lion dans son domaine sauvage. Il est rare de l'entendre avant les dernières heures de la nuit, car auparavant le félin chasse et il est silencieux. Mais, dès qu'il a triomphé et que son appétit est satisfait, il l'exprime à pleine gueule. Aux quatre coins de l'horizon, les lions se répondent ainsi, et c'est un concert d'une grandeur et d'une sauvagerie incomparables!
Si la rencontre du grand félin m'a vite laissé sans émotion, sa grande voix m'a toujours impressionné vivement et certaines nuits je ne pouvais m'endormir tant j'étais «empoigné».
Une nuit, mon domestique personnel vint tout tremblant me réveiller: «Bouana ico simba arbaïni!», Monsieur, il y a ici quarante lions. A la clarté de la lune blafarde, j'aperçus vingt-quatre lions qui buvaient à tour de rôle à une flaque d'eau près de laquelle nous nous trouvions. Allant et venant, ils enjambaient et flairaient mes hommes roulés par terre dans leurs couvertures. Leur soif étanchée, ces lions repus s'en allèrent comme ils étaient venus, nous gratifiant peu après du plus magnifique concert.
Contrairement à ce que l'on croit généralement, les lions ne se nourrissent pas seulement de viande fraîche et palpitante, ils s'accommodent admirablement des chairs putréfiées. A l'affût, derrière un cadavre de rhinocéros, je les voyais la nuit venir humer les effluves épouvantables, le nez au vent, paraissant se complaire tellement à cette cérémonie qu'ils la renouvelaient plusieurs nuits de suite, comme le chasseur qui hume avec volupté le fumet de la bécasse pour savoir si elle est à point. C'était, d'ailleurs, le cas, car ces lions, ne pouvant entamer le cuir épais de la lourde bête, attendaient que la décomposition eût fait son oeuvre.
Il n'y a pas plusieurs espèces de lions. Dans une contrée particulièrement sèche il y a plus de probabilité, évidemment, de rencontrer des lions gris jaunâtre avec une faible crinière, ou même sans cet ornement, mais on y rencontre aussi des lions doués d'un système pileux plus développé.