Dérangez la bande qui fait ripaille et vous verrez ceci: tous ces gros oiseaux inélégants vont courir lourdement quelques mètres en se dandinant sur leurs pattes gourdes, puis écartant les immenses voiles qui leur servent d'ailes ils vont quitter la terre à grands battements lents. Dix, vingt coups d'ailes au plus vont leur permettre d'acquérir suffisamment de vitesse pour s'élever désormais sans effort. Ces monoplans parfaits ont mis leur puissant moteur en mouvement pour s'élancer dans l'espace, puis, la vitesse acquise, ils s'élèvent, et évoluent désormais en vol plané. Et, de fait, ces grands voiliers montent, descendent, tournent et virent, parcourant d'immenses étendues de plusieurs centaines de kilomètres par jour certainement, sans un coup d'aile en dehors du départ lancé. C'est contraire à toute loi physique admise, je le veux bien, mais cela est, et il faudra nous inspirer de leur science et admettre que l'air est non seulement une résistance, mais une force capable de propulser si nous voulons vraiment voler pratiquement un jour.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'on les regarde avec un peu de dégoût, ces oiseaux, vautours et marabouts, sont infiniment utiles.

Il y a une hygiène générale qui réclame la disparition à bref délai de toute chose corrompue. La nature a créé plusieurs catégories d'assainisseurs: le jour, les grands oiseaux dissèquent le cadavre, la nuit les chacals se gavent des reliefs, tandis que les hyènes croquent les os; enfin, une autre catégorie plus humble achève le travail, ce sont les insectes. Tous préposés à la disparition des derniers restes carnés, peauciers ou stercoraux, mouches, sylphes, dermestes, nécrophages et bousiers travaillent si bien que, quelques jours après sa mort, il ne reste plus du grand animal que quelques os blanchis et concassés.

LA FIN DE L'AUTRUCHE

Un dernier mot au sujet des autruches: elles sont encore assez abondantes en Afrique mais sont appelées à disparaître partout en dehors des réserves. Elles ont disparu spontanément du Sahara sans qu'on puisse en connaître la cause, probablement par suite d'une fatalité qui plane sur toutes les espèces géantes. Elles disparaîtront ailleurs pour d'autres raisons qui sont la chasse et la recherche trop active de leurs oufs. Il n'y aura évidemment là que demi-mal puisqu'on est entré partout dans la voie de leur domestication, source de richesse future pour nos possessions africaines. D'ailleurs, l'autruche est rustique et s'accommode des climats froids: je l'ai rencontrée à 2.000 mètres d'altitude; dans le midi de la France il existe une ferme d'autruches, et à Hambourg même elles résistent admirablement aux températures hivernales.

Puissent ces quelques notes de voyage décider les amateurs de chasses fructueuses, ainsi que les admirateurs de nature sauvage et primitive, à organiser des expéditions cynégétiques dans ces régions privilégiées.

Mais je conseille à ces lecteurs de se hâter s'ils ne veulent pas arriver trop tard.

La civilisation qui marche à pas de géant fait disparaître les animaux, abat les arbres, détruit toute couleur locale. C'est le sort qui attend, comme tant d'autres, ces contrées si admirables par le nombre et la variété de leur faune.

Dr Emile Gromier,
ex-chargé de mission par le Muséum
national d'histoire naturelle.

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