Quand tout le monde a parlé de ce dont il fallait qu'on parlât pour obéir aux nécessités de l'instant, que chacun, avec la prodigalité du geste, a jeté son mot dans la fièvre et la hâte aussi de l'émotion première, il n'est pas inutile ni mauvais qu'une voix, quelconque, pourvu qu'elle soit frémissante et ménagée, prononce--dans le silence qui tend à s'établir et qu'elle ne veut pas laisser faire--un hommage détaché, un hommage qui, pour s'être exprès retenu, accepte d'avoir l'air tardif lorsqu'il tinte à son heure. Et c'est pourquoi, maintenant que sont tirés sur la Pisanelle, dans notre mémoire empourprée, les orfrois des quadruples et lents rideaux au travers desquels nous continuons de voir l'inoubliable spectacle qui se prolonge, il m'est à la fois vif et chaud d'y revenir, d'en reparler, comme on tisonne des braises pour en faire un guêpier d'étincelles, comme on irrite une splendide étoffe pour l'entendre bruire avec ces hardis craquements qui sont le cri, l'âme de sa couleur, ou bien comme on la froisse et la maltraite pour y agacer des reflets, ou encore comme on s'efforce, en fermant les yeux pour mieux regarder, de retrouver en soi, après coup, un paysage dispersé, un aspect de la vie en fuite, une minute antérieure d'art et de magnificence.

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M. Gabriele d'Annunzio, escorté, flanqué, comme un jeune podestat de la légende et du rêve, d'une suite de magiciens somptueux et avisés, et marchant en compagnie d'une princesse de la Tyrannie esthétique et de la Volonté, nous a procuré en effet, avec son oeuvre récente, un éblouissement et un enchantement qui durent, qui coulent toujours, bien au delà de la soirée trop petite pour les tenir et les renfermer. Je ne pense pas que l'on ait déjà renoncé à se rappeler ces instants de satisfaction presque parfaite et si je dis presque, c'est pour ne pas décourager de la récidive ceux à qui nous devons la faveur de miracles pareils.

Du poème dramatique de d'Annunzio, manifestement fou d'amour, le premier, de la Pisanelle, avant tous ses personnages, comment ne pas admirer la symbolique et vigoureuse grâce, l'imagination, de richesse inépuisable et pourtant toujours débordée, le sens ingénu enfin, simple et profond, qui se lit avec autant de clarté qu'un sentiment pur à fleur de candides prunelles? D'une inspiration naïve et populaire, le sujet tient en quelques mots qui déroulent et animent le plus merveilleux des contes. C'est l'histoire d'une pauvre fille de Pise, une créature de plaisir et de joie que sa beauté, dont elle est innocente, a prédestinée aux aventures passives de l'amour. Elle n'a qu'à paraître pour désordonner les hommes et les enflammer d'une passion dont le principe correspond à leur soif d'idéal, d'une passion qui les exalte alors même qu'elle les rabaisse, et qui transforme leur vie, l'illumine en la saccageant, de telle sorte qu'ils préfèrent lutter et s'entre-tuer pour la vaine possession de la Beauté, dès qu'en la connaissant ils l'ont reconnue, plutôt que de consentir à se passer d'elle une fois qu'ils ont subi la transfiguration qu'elle opère sur eux et sur toutes choses rien qu'en se révélant, sans un mot, sans un ordre, du seul fait de sa présence muette et dominatrice. Il suffit donc qu'elle soit là, brusquement déposée avec les cargaisons sur les quais de la Fatalité pour que, même liée, semblant inoffensive et impuissante, elle exerce son influence et fasse ensemble tout le bien et tout le mal qui sont sa double loi, son rôle et sa raison, pour qu'esclave elle soit la souveraine, du haut du butin où elle a été jetée et placée pour le couronner, dont elle est le sommet, le pinacle naturel attirant tous les désirs, les regards levés et les bras tendus, les coeurs en folie. Tous en effet la veulent et chacun la réclame comme étant sa prise et sa part légitime. Parce qu'ils se sont battus pour elle, voilà-t-il pas qu'ils se persuadent, les insensés, qu'elle doit leur appartenir! Les corsaires se la disputent à coups d'épée parmi les ballots égorgés, le ruissellement des tissus et des matières précieuses. Le sang coule sur les anneaux rouilles du port; les bandeaux des plaies sont arrachés et décollés par des mains que convulsé l'envie des caresses; des cris et des beuglements de bêtes percées bouchent l'air qui brûle, montent comme pour les enfler et les remplir jusqu'aux voiles gommées de vermillon et de safran des grands vaisseaux à triple étage caracolant sur des flots violets... Et la Beauté, la Beauté si difficile, et pourtant si facile hier encore, la prostituée de la veille devenue l'inaccessible de l'heure, mise aux enchères des convoitises et du rang, fouettée et comme flagellée par les poignées de pièces d'or qu'elle fait tomber à l'avance de la bourse des paumes vides, la Beauté finalement est prise et gardée par un jeune roi, tendre, extatique et prompt au mystère, qui croit recevoir avec elle la fiancée mystique de sa nostalgie, la Pauvreté, la Pureté venue exprès pour lui des immensités lointaines. Ce que voyant, la reine, jalouse et méchante, en feignant de la festoyer, fera périr la Pisanelle par la mort fleurie, l'étouffement rose. Quel fond, quelle trame pour un poète aussi avide, aussi divers et aussi rassemblé, aussi large et aussi minutieux que M. d'Annunzio! Sur ce canevas rigide et tendu comme la hune de la nef et souple comme le béguin de la Béate, il a pu broder à son entière ivresse tous les motifs, tous les entrelacs, tous les ornements, toute la faune et la flore et la bestiaire poétique de sa comédie, car à côté et sous les terribles ébats et combats de l'action brutale, sous le tumulte des chocs, sous l'arc-en-ciel du fer et des couleurs, sous le retentissement métallique des sonorités humaines, est sagement, implacablement, logiquement exposée, déduite et menée au pas--comme un cheval blanc qui piaffe un peu, par manière, mais qu'on tient haut la bride, sans le regarder pour qu'il avance mieux--est menée une comédie intellectuelle, une pièce de caractère et d'idées qui est comme le texte même, la pensée fondamentale et philosophique tracée en nobles et vastes lettres d'antiphonaire, d'une histoire tranquille, de tous temps, que déclament et commentent en marge à leur façon, dans des enluminures passionnées, des personnages héroïques. L'auteur parle à voix presque basse et serrée, vibrante et douce, et ses pensées entremêlées alors de sons de cors, de cris de guerre, sont reprises, accentuées, entonnées ainsi qu'un chant d'assaut avec une belliqueuse frénésie par les gens de sa maison, je veux dire ceux de son coeur et de sa pensée (comme Joinville et Proissart disent ceux de Bruges et ceux de Cornouailles), les gens d'armes et les lances à toute épreuve, au service de sa croisade.

Et que cette figure de la Pisanelle attache donc et retient! Elle enlace à distance. Quoi de plus captivant que cette captive!... Par la profonde intention d'une antithèse nécessaire, c'est elle, la femme de rien, réduite à rien, à demi nue, ligotée, qui «est la cause de tout», qui bouleverse, noue et dénoue, et lâche la meute des événements. Elle a ce signe par lequel se distinguent les souverainetés qu'on adore: elle est impassible. Il ne peut en être autrement, car ce sont les hommages, les prières qui font le calme et le froid des statues. La cime ne s'émeut pas. La supplication qui gesticule crée de l'inerte résistance. Pour que les hommes s'agenouillent il faut que les figures divines, ou qui croient l'être, demeurent hautaines, toujours debout. Leur attitude alors ramasse et prend toute la grandeur à laquelle renoncent les prosternés, et c'est en elles que se réfugient les fiertés qu'ils abdiquent.

Cette suprématie majestueuse et figée, Mme Ida Rubinstein l'a comprise et rendue avec la puissance qu'elle est seule capable de montrer quand elle la dompte. Elle a le génie de l'Immobilité. Elle en possède les longs et solennels moyens, l'invincible force latente. Je conserve l'image, modifiée à tous les actes, et de style toujours pareil, que l'altière comédienne, la mime intérieure, si réfléchie, si absorbée et comme résumée en elle-même, a donnée successivement de la courtisane ocreuse à la chair orangée, et de la nonne aux sveltesses de tige, aux blancheurs liliales. Sur elle, contre elle, au marbre de son pied nu qu'ils n'avaient même pas l'air d'atteindre et de gêner, venaient se briser tous les transports, se répandre l'eau des pleurs et le vin du sang,... et Elle, aussi bien sous les liens de roseaux croisés qui l'empaquetaient que sous la liberté flottante de la flanelle et du lin, et sous les plis de plomb des brocarts, gardait son même détachement, son tout proche et lointain recul, son absence réalisée dans la présence réelle.

Derrière son immobilité l'on voyait pourtant l'âme évoluer et virer entre deux eaux, comme un poisson qui tourne sous la glace. On voyait l'esprit, le coeur de l'héroïne mille fois plus animés, sans qu'elle voulût le laisser paraître, que tous les corps qu'elle agitait, et l'on avait peine à suivre les innombrables et harmonieux mouvements qu'elle s'interdisait.

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Mais... j'irais longtemps si je prétendais énumérer les joies, et de toute espèce, que m'a prodiguées cette oeuvre étincelante et délicate, d'une opulence généreuse. Elle est de celles que la sensibilité du beau accueille comme un bienfait. Elle offre une splendide et rare chevalerie et j'en aime le lyrisme acéré, tranchant, combatif, éperdu, toujours dégainé, continuel aussi comme un flottement d'oriflamme.

Quelques-uns ont paru s'étonner que le poète ait subi la griserie vertigineuse de ses archaïques trouvailles... Ah! qu'il a donc, au contraire, été bien inspiré de s'y précipiter, de s'y rouler, de s'y baigner et de s'en être étourdi dans l'allégresse de ses évocations! Qu'il tienne à ses léopards! Je l'en conjure. Ils font, à dater d'aujourd'hui, partie de son écusson. Qu'il ne les cède jamais!