Et puis,--c'est là-dessus qu'avant de terminer je voudrais un instant courber et retenir votre attention en y appliquant avec respect la mienne: connaissez-vous, aussi bien parmi nos talents chenus que parmi nos jeunes gloires, connaissez-vous parmi nos illustres, pourtant complets, enviables et fameux, connaissez-vous quelqu'un qui soit aujourd'hui capable, si le vent de son destin l'avait, pour un temps, lancé hors de sa patrie et forcé d'aller penser et s'enflammer ailleurs, en pays étranger, que ce soit Russie, Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne, n'importe... connaissez-vous quelqu'un capable d'entrer en plusieurs mois assez avant dans le génie, les flancs et les entrailles de cette terre d'adoption pour s'en faire une seconde patrie, naturelle et méritée, pour puiser à livre ouvert, avec une curiosité indiscrète, touchante et sacrée, dans ses archives, dans l'histoire et les légendes de son passé et en ramener toute chaude, vivante, obtenue avec un charme, une correction, une science et une virtuosité filiale, une oeuvre écrite dans la langue même de ce pays qui n'est pas le sien, une oeuvre allant, s'il le faut, accrocher la foule, après qu'elle a plongé les artistes et les patriciens de lettres dans un ravissement émerveillé? Eh bien, non, sans médire de personne, je ne vois pas autour de moi l'écrivain, prêt, dans de semblables conditions, à se donner orgueilleusement et à remplir sans défaillance une aussi dure tâche.
Ce noble but, Gabriele d'Annunzio l'a atteint. Je sais,... je sais qu'il a l'âme latine, qu'il était déjà gonflé de nos sucs, nourri de notre lait... Mais c'est égal... La langue française! Si redoutable! Si décourageante!... Il a osé s'attaquer à elle et la prendre, en la courtisant d'abord,... elle est femme... et puis en se faisant paladin, en la subjuguant par la beauté de son impétueux désir et la tendre ardeur de son amour.
Pour ce rare et cet extraordinaire hommage que le grand poète lui a rendu avec toute son âme, en écrivant chez nous, et pour nous, la Pisanelle, il serait injuste--ingrat--de ne pas le remercier par le plus beau de nos saluts.
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
NOS HOTES AMÉRICAINS
M. Lawrence Lowell
Un des personnages les plus considérables des États-Unis, M. Lawrence Lowell, président de l'Université d'Harvard, vient d'arriver à Paris, où il compte séjourner une dizaine de jours. Il est l'hôte de l'ambassadeur d'Amérique, et de multiples fêtes vont être données en son honneur.
Nous nous faisons difficilement une idée, en France, de l'influence et du rayonnement qu'exercent les grandes universités dans la démocratie américaine. Nous sommes un peu portés, d'instinct, à croire cette démocratie uniquement préoccupée de ses intérêts matériels, exclusivement passionnée pour les affaires et désireuse par-dessus tout de «faire de l'argent».
Il n'en est rien. Les grands besoins d'idéalisme la travaillent. Elle est plus qu'aucune autre sensible à l'action des forces morales.
L'Américain est fier de ses universités, il leur porte un vif intérêt, il leur voue un culte fervent.