Leur ingéniosité s'y révèle jusque dans le choix des titres, leur sens esthétique affiné, par la joliesse, l'harmonie, la grâce des compositions où ils présentent les éphémères chefs-d'oeuvre auxquels ils ont assumé d'assurer la survie. Car c'est en cela que la Gazette d'aujourd'hui l'emporte sur ses devancières, et que ses gravures de modes diffèrent de celles dont se contentait jusqu'ici l'âme ingénue et modérément assoiffée de beauté des tailleuses et des lingères, et dont nous ne prononcions le nom qu'avec dédain: être «mis comme une gravure de mode», quelle infélicité!
Ces gravures-ci s'intitulent Un peu d'ombre, enfin!... le Jeu des Grâces, Je suis perdue, l'Oiseau de Paradis, la Miniature ancienne, Sur la terrasse, Ah! mon beau château, la Caresse à la rose, Lassitude, Soyez discret, Faites entrer!... et donc, elles ont «des sujets», tout comme des tableaux. Et il en est de purement exquises,--la Coquette surprise de Worth et André Marty, entre autres. On jugera, par les quelques reproductions que nous en donnons, de l'esprit qui les anime.
Je vois très bien des pages comme les Trois robes neuves, reproduites ici, où M. Georges Lepape a évoqué, avec un narquois humour, la stupéfaction d'une famille bourgeoise et un tantinet arriérée, devant les fantaisies d'aujourd'hui, comme le Mariage au château, parfait spécimen de l'art sobre et aristocratique de M. Pierre Brissaud, ou comme la Femme au paravent, «manteau de cour» par Abel Faivre, pieusement recueillies par un «curieux» de l'avenir, et, savamment encadrées, souriant aux murs de quelque petit salon intime...
SUR LA TERRASSE
Robes d'après-midi de Worth
Dessin de James Gosé
L'art, le soin avec lesquels sont exécutées ces images leur confèrent tous les titres à cet enviable honneur.
Si, pour l'interprétation des dessins, on a renoncé à la gravure sur bois, on demeure fidèle, à la Gazette, quant au coloriage des planches hors texte, qui abondent dans chaque numéro, au patron ou pochoir. Manié par des artisans experts, il produit des fac-similés étonnants de perfection, et apparente un peu plus, s'il se peut, aux oeuvres du dix-huitième, ces productions de contemporains. Et si les harmonies en sont parfois un peu vives, c'est un défaut léger que se chargera bien de corriger le temps; quelques déjeuners de soleil remettront tout au point.
Encore que cette aimable revue n'ait pas atteint le terme de sa première année, les premières toilettes qu'elle fixa ont déjà je ne sais quelle mélancolique saveur de choses désuètes, passées,--tant sont fugaces les caprices de l'éternel féminin! Et déjà, l'on a le recul suffisant pour juger du style des couturiers en vogue, comparer la manière théâtrale, affectée, tarabiscotée de celui-ci, au genre simple, clair, logique, de pure tradition française, enfin, de cet autre.
Aussi bien, la Gazette prétend-elle ne point borner l'exercice du magistère qu'elle ambitionne au seul royaume du chiffon. Si elle promène son coup d'oeil souverain sur l'une après l'autre des provinces de ce capricieux empire, si tels des exégètes expérimentés que j'ai nommés commentent tour à tour, avec le sérieux qui sied, le dogme de l'ombrelle et celui du bonnet de nuit, discutent l'évangile relatif aux pendants d'oreilles et celui qui a trait à la cravate, si un esprit hardi, même, s'aventure jusqu'à consacrer un chapitre aux «alentours, pourtours et dessous»--honni soit qui mal y pense--d'autres suivent la fantasque mode au théâtre, aux premières tapageuses, aux grandes ventes, qui sont bien aussi de leur ressort. Et leurs consultations, leurs arrêts, leurs monitoires, au nom du Bon Ton, sont imprimés, chaque mois, dans la plus classique et la plus seyante typographie qui soit: car M. Lucien Vogel travaille bien plus, peut-être, pour les bibliophiles que pour les snobs. Et c'est cela qui recommande à l'attention sa si jolie revue, c'est pour cela que L'Illustration, toujours à l'affût des choses actuelles, neuves surtout, sympathique aux efforts vers la perfection dans un domaine qui l'intéresse entre tous, puisqu'elle y a sa bonne place, devait à ses traditions d'applaudir à ces captivantes images, à ce texte élégant, à tant de «bel ouvrage».
Gustave Babin.