M. Andrew Carnegie, le grand philanthrope et l'un des plus puissants souverains de l'industrie et des finances de l'Amérique moderne, M. Andrew Carnegie, le roi du fer et le constructeur du palais de la Paix, est également depuis lundi l'hôte de notre capitale, où il est accueilli et fêté par tous les groupes ou représentants des institutions humanitaires dont il est le bienfaiteur.
M. Andrew Carnegie.
Rappelons que M. Carnegie, Ecossais d'origine, est né à Dumferline il y a soixante-seize ans. Sa famille alla, en 1848, s'établir à Pittsburg en Pensylvanie, où le jeune Andrew occupa successivement les emplois modestes de mécanicien, de télégraphiste et d'employé du chemin de fer. Sa puissante intelligence, son extraordinaire activité lui firent gravir rapidement les échelons de la hiérarchie industrielle. Une fonderie qu'il créa et qui prospéra d'une façon magique fut l'origine de cette immense fortune dont il emploie les revenus, non point à des oeuvres de charité--car il estime que chacun doit demander le nécessaire de la vie à son effort personnel--mais à créer des institutions pouvant fournir aux moins riches les agréments intellectuels de la vie. Aussi a-t-il surtout fondé des bibliothèques publiques dans un grand nombre de villes des États-Unis et dans sa ville natale, des musées d'art, des salles de concert, des laboratoires, des établissements scientifiques, etc. Enfin, c'est lui qui donna les fonds nécessaires pour la construction, à la Haye, du palais de la Paix.
Dès le lendemain de son arrivée à Paris, M. Andrew Carnegie a été reçu par le président de la République. Auparavant, il y avait eu, au ministère de l'Intérieur, une séance spéciale pour la fondation Carnegie (Hero Fund). Le soir, un banquet, présidé par M. Emile Loubet, avait été organisé par les associations et institutions suivantes qui doivent soit leur existence, soit d'importantes subventions au grand philanthrope: la fondation des héros, le comité France-Amérique, l'Université de Paris, le groupe parlementaire de l'arbitrage et de la conciliation internationale, le conseil européen de la dotation Carnegie pour la paix, le conseil national des femmes françaises, le musée social.
HENRI ROCHEFORT
A quatre-vingt-deux ans, Henri Rochefort vient de succomber, à Aix-les-Bains, à une crise d'urémie: il n'y a guère plus d'un mois qu'il avait donné à la Pairie, dont il était le collaborateur fidèle, son dernier article, avant d'aller, comme chaque année il le faisait, se reposer quelques semaines. Voilà close une carrière aussi étrange, aussi mouvementée qu'elle fut longue,--et heureuse, au demeurant; car, vraisemblablement, Rochefort, spontané, impétueux, passionné pour tous les rôles qu'il joua, quelle qu'en ait été la paradoxale diversité, toujours prêt à se lancer dans l'aventure avec une tranquille insouciance des suites possibles, n'eût pas donné, pour un destin plus calme et moins fertile en émotions, cette existence agitée qu'il a comparée lui-même, à l'âge où il jetait, en arrière, un regard désabusé, à une ligne de montagnes russes, ce qui était traiter avec désinvolture certains événements d'importance. Mais peut-être cet esprit aimable et léger ne se rendit-il jamais un compte très exact de la gravité des circonstances qui l'entraînèrent. Captif, pour la part qu'il avait prise aux événements de la Commune, et qui le pouvait parfaitement conduire jusqu'au poteau d'exécution, il écrivait dans un billet rapide que J.-J. Weiss a commenté vertement: «Je vais sans doute être fusillé. Le diable m'emporte si je sais pourquoi.» Aussi bien n'est-ce point comme homme politique qu'il convient de le juger, encore qu'en plus d'un cas il ait eu sur la marche des faits une influence certaine. Il lui manquait, évidemment, ce discernement, cette prévoyance qui sont nécessaires aux conducteurs d'hommes. Il fut seulement un excitateur de foules.
Avant tout, par-dessus tout, c'était un journaliste de beaucoup d'esprit, de beaucoup de verve, un polémiste au style incisif, vigoureux, entraînant: le pamphlétaire.
Sa vie s'est déroulée tellement au grand jour, dans la rue, au forum, que les péripéties en sont quasi populaires.
Authentique gentilhomme, descendant d'une illustre famille de soldats et de magistrats, et tenant, d'ailleurs, de cette noble origine, quoi qu'il en eût, plus d'un trait de caractère, le marquis Henri de Rochefort-Luçay était Parisien de naissance, et Parisien pauvre, son père, vaudevilliste en vogue, n'ayant conservé de la fortune ancestrale que des bribes. Et, comme il fallait vivre, à la sortie du collège, il entra dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Ce ne fut qu'un passage: le métier paternel l'attirait. Il écrivit, donna aux petits théâtres quelques pièces gaies qui ne déplurent pas; le titre falot de l'une d'elles a survécu à tout ce répertoire et, au temps des furieuses polémiques, boulangisme ou «Affaire», fournit à ses adversaires maintes plaisanteries: c'est la Vieillesse de Brindisi.